Force Ouvrière

In Art, F250, Ford, Louons maintenant les grands hommes, Show
Scroll this

Ayant tendance à faire de l’exégèse automobile à tout va je regardais le Halftime show du Super Bowl 2026 en scrutant la moindre présence bagnolistique, histoire de me livrer, comme tout le monde, à une analyse en règle. Parce que la voiture n’est jamais juste une voiture. Elle est une passerelle vers autre chose, qu’elle signifie sans avoir besoin de l’expliquer. Et bonne nouvelle, au beau milieu de la mise en scène spectaculaire se trouvait, en bonne place, un bon vieux pickup qui sentait bon le « typical american ». Et on a bien dit « américain », pas « Etats-unien ».

Le show de Bad Bunny était annoncé, à l’avance, comme une réponse à la guerre intérieure que ce deuxième mandat trumpien mène, de façon plus méthodique qu’il n’y paraît, contre tout ce qui pourrait constituer un lien entre les peuples frères ennemis qui occupent ce territoire qu’on appelle, de plus en plus à tort, les Etats-Unis. Jordan Peele, dans Us, opposait deux versions de « the Americans », la face visible confrontée pour la première fois à son propre reflet, flippée de se voir si pauvre en ce miroir, capable du pire pour conserver sa place au soleil et laisser les autres dans l’ombre. L’Amérique MAGA elle aussi fait aussi du nettoyage, se débarrasse de tout ce qui lui fait honte, de toutes celles et ceux en qui elle ne veut pas se reconnaître, c’est à dire tout ce qui peut constituer une différence, une autre voie, une forme d’altérité susceptible de glisser dans le ciboulot cette idée terrifiante : autrui, tout en étant différent, pourrait être aussi valorisé que moi-même. Et ça, c’est insupportable. Quand on est les « first« , les autres passent après.

¿Hay una discoteca por aquí?1

D’emblée, pour sa seconde arrivée au pouvoir, Trump a décrété quelque chose que les USA n’avaient jamais connu : pour la première fois, les Etats-Unis se sont donné une langue officielle et, spoiler alert, ce n’est pas l’espagnol. Alors, quand la NFL choisit un chanteur hispanophone pour assurer le spectacle de mi-temps de sa finale, c’est un peu comme si un ennemi de l’intérieur déclarait la guerre à l’administration Trump. Bad Bunny est un citoyen américain certes, mais originaire de Porto Rico c’est à dire pas si américain que ça pour ceux qui vivent de l’autre côté du fameux Golfe du Mexique. Parce que c’est toujours comme ça que fonctionnent les colonies : l’inégalité irréductible de la situation contredit toute façade égalitariste : il y a les exploitants, et les exploités, point barre. Et la culture est précisément le moyen dont dispose les dominés pour mettre le doigt là où la conscience est un peu gênée aux entournures. Il y avait donc un double affront dans le choix de Bad Bunny, celui de la langue, celui de l’immigration, auxquels on peut ajouter ce troisième : la proximité que ce chanteur entretient avec la communauté gay, trans, lesbienne, bisexuelle et + si affinités, prenant un plaisir manifeste à se baigner dans les codes du genre avec fluidité, soutenant les plus fragiles, c’est à dire celles et ceux qui sont le plus souvent victimes, en leur donnant cette espèce de force qu’est capable de transmettre la fête, dans tout ce qu’elle peut comporter de lien, de fusion, d’oubli, de transcendance. Après tout, la véritable fête est l’expérience la plus authentiquement républicaine qu’on puisse connaître, et ce surtout là où par principe la vie quotidienne n’est précisément pas exactement une partie de plaisir, là où chaque jour, on n’est vraiment pas à la fête.

Et précisément, c’est une fiesta que Bad Bunny a installée au coeur du Levi’s Stadium de Santa Clara, Californie. On a envie de dire « juste une fête », alors que certains attendaient une « battle », un acte de vengeance contre tout ce que la so called Great America, qui n’est en réalité qu’une part de la véritable Amérique, fait subir à sa propre moitié. Or, toute l’astuce de cette réponse, c’est qu’elle n’en est pas une. Pas une fois, le nom de Trump n’est prononcé. Pas une fois, un message n’est prononcé en direction des ennemis, si ce n’est un message d’amour. Car la stratégie est toute autre : laisser les MAGA s’exciter dans leur coin, regarder de loin Trump éructer, publier statut sur statut dans l’attente de l’onde de choc produite dans l’opinion et, justement, ne lui renvoyer aucun écho. A la façon dont le couple Obama est demeuré absolument indifférent à l’invraisemblable (vraiment ?) publication raciste de Trump, n’y répondant pas, ne la déplorant pas, n’y faisant à aucun moment allusion, le show de Bad Bunny demeurait imperturbable face aux provocations conservatrices, suivant le conseil donné par Ricky Gervais « Ne soyez pas donneurs de leçons ». Faire ce qu’on sait faire. Et ce que sait faire l’Amérique en général et Bad Bunny en particulier, c’est le show ou, plus précisément ici, la fête.

F 250 Vs F 35

On cherchait donc, dans cette fiesta californienne, une bagnole à se mettre sous la dent, histoire de faire chauffer le clavier. Et comme tout le monde, on l’a trouvée, bien en vue dans cette reconstitution d’une rue animée d’un quartier latino hyper vivant comme seuls les américains savent en reconstituer sur scène. Un pickup Ford, un F250 plus précisément, tout droit venu de la fin des années 60. Chassis long, dans son jus. C’est à dire dans un état d’usage, et c’est très important. Parce que le F-series est l’engin qui, depuis toujours, est le plus vendu aux USA, il est pour eux ce que la Clio est pour nous : le véhicule de Monsieur Toutl’monde, l’engin démocratique qui permet tout aussi bien de faire ses courses, aller en couple au ciné, aider un pote sur le chantier de sa maison, et se rendre au boulot. Ce dernier point est crucial.

En voyant Bad Bunny grimper dans la benne, puis sur le toit de ce F 250, j’avais en tête les photographies d’Alejandro Cartagena, ce photographe mexicain, né en République Dominicaine, qui est connu pour sa très belle série intitulée Carpoolers. Posté sur un pont enjambant la Federal Mexican highway 85, au abords de Monterrey, il saisissait sur leur passage les pickups qui emmènent chaque matin les travailleurs, de leur cité ouvrière vers les cités huppées ou se trouvent leurs chantiers, et les ramènent le soir dans leur banlieue dortoir pour qu’ils y reconstituent leur force de travail. En France on peut voir aussi, à l’aube, les fourgons Ducato embarquer dans leur soute des armées d’ouvriers sous les ponts des périphériques, sur les parkings des magasins de bricolage, pour des destinations qu’ils découvrent quand on les y dépose, livrés aux aléas du marché de l’immobilier et des travaux publics. Depuis sa passerelle, Alejandro Cartagena documentait en vue plongeante le flux des workers mexicains harassés de fatigue, jouant aux cartes ou se tapant un roupillon dans la benne des pickups qui leur servent de transport en commun.

C’est en plongée qu’on découvre, aussi, le pickup Ford dont le toit sert de petite scène à Bad Bunny. Et ce qui frappe en regardant son show, c’est la façon dont la mise en scène célèbre du début à la fin un peuple festif, oui, mais aussi travailleur. Travailleurs tout d’abord tous ceux qui mettent en place un tel spectacle : décorateurs, costumiers, chorégraphes, musiciens, cadreurs, perchistes, pilotes de drones, artistes, Bad Bunny en tête, Lady Gaga et Ricky Martin en guest-stars faisant le job, et même un peu plus que ça, mais aussi les danseurs qui sont, tous ensemble et chacun un par un, à fond, donnant l’impression d’entrer dans un monde absolument vivant, au sein duquel personne n’est un simple figurant, chaque personnage semblant être animé de sa vie propre, de son mouvement singulier, de son désir singulier. On peut regarder le show vingt fois de suite et se focaliser sur n’importe lequel des êtres qui composent ce petit peuple, jamais on n’en surprend un en train de se la jouer facile : chacun est là, pleinement là, absolument présent. Travailleurs aussi les personnages qui habitent cette rue : ouvriers agricoles dans les champs de canne à sucre, vendeurs de rue, coiffeurs, barman, c’est la vie quotidienne qui est reconstituée ici, avec ce qu’elle nécessite d’activités prises en charge par chacun pour que, tout simplement, on puisse vivre ensemble.

La Fête du travail

Ce qui est en jeu, c’est précisément la possibilité d’une vie commune. Or ce que nous avons en commun, au-delà des différences de langue, de croyances, de mœurs, c’est bel et bien le boulot : Quand bien même il se dit que les machines vont prendre tout le travail, il reste que la vie quotidienne commune est assurée par l’effort que chacun met en oeuvre pour qu’une fois qu’on a fait ce qu’il y avait à faire, il y ait quelques plaisirs à partager. Et on aura toujours besoin d’un vendeur de primeurs, d’un bar-tabac, d’un barbier et d’un coiffeur. Ce halftime show est une mise à l’honneur de tous ceux qui font l’effort de construire un monde pour qu’on puisse y vivre, et si l’ambiance est festive, il est on ne peut plus clair que cette fête est le produit d’un travail collectif qui donne du sens à la danse, au chant, aux plaisirs partagés. C’est le paradigme Saturday Night Fever qui est au coeur de cette mise en scène : si du film de John Badham on retient les séquences de nightclub, ce qu’il raconte vraiment, dans le fond, c’est le quotidien d’une classe ouvrière qui bosse au jour le jour pour se permettre, un soir par semaine, de faire corps dans la danse, la musique et la fête. Et c’est aussi le portrait d’un peuple de prolos qui, une fois la semaine achevée, vient s’unir corps et âmes sous les stroboscopes, les lumières rasantes lissant les différences, sans les nier.

Le pickup Ford est ce trait d’union entre labeur et fête, entre des êtres que tout pourrait à ce point séparer qu’ils en viendraient à former deux communautés ennemies. Ce qu’oublie Trump, c’est qu’il y a un lien entre ses électeurs et ceux du camp d’en face, qui dépasse son entendement parce qu’il ne sait pas quelle force engendre le fait d’être collègues de boulot, quelle solidarité naturelle connaissent ceux qui luttent ensemble et font face à l’adversité. Au-delà de leurs opinions divergentes, c’est un même peuple de builders, de settlers, d’éleveurs, constructeurs, réparateurs, routiers, pompistes, ouvriers, urgentistes, pompiers, et on en passe, plein, qui un jour ou l’autre reprendront conscience de bosser ensemble et d’avoir besoin les uns des autres. Le Fort F250 symbolise cela. Sa benne, à mi chemin de la zone de stockage des matériaux et du dancefloor ambulant, est le double visage d’une société qui sait qu’il faut travailler pour vivre, mais que vivre ce n’est pas que travailler.

C’est la supériorité tranquille des travailleurs, de savoir ce que suer ensemble veut dire, d’être fier d’appartenir à la masse laborieuse de ceux qui doivent gagner leur vie ensemble, pendant que d’autres, finalement bien seuls, les exploitent. Il était finalement naturel, ce soir là, de célébrer les travailleurs, car de toute évidence, il y a un monde commun à reconstruire, et il est grand temps de se retrousser les manches.

  1. Ah, il faut connaître les Pet Shop Boys ! ↩︎

Submit a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Follow by Email
Facebook0
LinkedIn
LinkedIn
Share
Instagram