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A l’actualité, on préfère nettement l’Histoire. Parfois pourtant, celle-ci croise l’instant présent. C’est le cas aujourd’hui.

Ceux qui lisent ce blog de temps en temps devinent qu’on n’y soutiendrait pas, par principe, la monarchie. Mais quand bien même on est tout à fait hostile à toute perpétuation d’un système de privilèges qui a pour effet que, depuis quinze jours, nos médias sont littéralement envahis de ceux-là même dont Etienne de la Boétie s’étonnait, en 1576 déjà, qu’ils puissent être fiers d’être volontairement serviles, agenouillés devant un pouvoir qui a perdu toute forme de légitimité, dès lors qu’il ne peut plus prétendre être divin. Mais on est matérialiste, et on prend donc les choses telles qu’elles sont. Cette famille royale existe. Et de fait, qu’on en apprécie ou pas le principe, celle qui ne fut pas considérée par ses seuls sujets comme Leur Reine, mais par le monde entier comme La Reine, a bel et bien servi une Histoire qui ne se réduit pas à son seul Royaume, mais embrasse une majeure partie de notre planète, et ce depuis plus longtemps que ce dont l’écrasante majeure partie de ses habitants peut avoir en mémoire, tout simplement parce qu’ils sont trop jeunes.

Telling Story

Forcément, sur un blog consacré à l’automobile, on n’est pas très habitué à investir ainsi qu’on appelle le temps long. Une observation, simple, permet tout de même de se faire une idée de ce que signifie l’Histoire : aujourd’hui, au même endroit, sur la même image, se trouvent une souveraine dont la plupart des lecteurs de ce texte n’auront pas connu l’accession au trône, et son arrière petit fils dont il faut bien admettre que nous ne serons plus de ce monde quand il y posera son royal postérieur.

Tout ça n’est qu’un récit. Mais les récits sont aussi ce dont les êtres humains vivent, ce qu’ils se racontent autour du feu, dans leurs veillées d’armes, des histoires de Mères des dragons pour les uns, ou de lendemains du Grand Soir pour les autres. Depuis presque deux semaines, nous vivons l’ultime épisode d’une série faite de trônes et de Dames de fer. Et le dernier épisode de GoT nous l’a réappris : c’est le récit qui nous gouverne. Nos vrais chefs sont les conteurs.

At the Wheel

Comme d’habitude, on va envisager les choses sous la lorgnette un peu étroite de l’automobile. Mais celle-ci, en l’occurrence, n’est pas si réductrice. Nous autres français ne disposons pas de photographies ou images de nos propres Présidents au volant : une fois au pouvoir, ils sont déplacés par d’autres qu’eux. La famille royale britannique, elle, apparaît fréquemment au volant. Ces derniers jours, on voyait ainsi, dans une mise en scène digne du théâtre le plus classique, le prince William et sa compagne, fraichement hissés au rang de Prince et Princesse de Galles, embarquer à l’arrière de leur SUV Audi Harry et la belle sœur mal aimée. William était au volant, et pour un peu on aurait pu les imaginer prendre la route pour aller prendre une bouffée d’air sur la jetée de Porstmouth, le Prince héritier brandissant par la fenêtre son ticket d’autoroute au péage, négociant un créneau pour se garer à destination avant de couper le contact et verrouiller le SUV princier le temps d’une promenade fraternelle sur le boardwalk.

Mieux, on vit souvent Leur Reine si Reine qu’elle demeurera sans doute La Reine, menant une OPA un peu involontaire sur le titre, au volant de multiples véhicules, plus ou moins nobles, parfois roturièrement bourgeois, conduisant elle-même ses enfants, ou ses chiens, sans avoir recours à ses chauffeurs. La scène est d’autant plus curieuse que, pour tout le reste de leur royale vie, ces gens là disposent d’une armée de petites mains qui – on se complaisait à partager ce genre d’informations ces derniers jours – déposent deux centimètres de dentifrice sur leur brosse à dents, repassent les lacets de leurs souliers, jouent de la cornemuse à leur réveil, accompagne leur sieste à la harpe, ouvre les portes devant eux, les referment sur leur passage. Pour autant tout ce petit monde ouvre régulièrement la porte avant droit de sa voiture, s’assoit sur le siège conducteur, met le contact et passe la boite automatique en mode drive avant de lancer, parfois la berline, parfois le 4×4, sur les allées gravillonnées des villégiatures de Leur Seigneurerie avant que le petit personnel passe dans leur sillage pour ratisser le revêtement et faire disparaître les traces de pneus laissées par leur passage.

Pourquoi le font-ils ? Et pourquoi cela nous étonne-t-il ? Parce qu’ils sont Rois, Reines, ou qu’ils pourraient l’être un jour, et que nous-mêmes ne sommes pas monarchistes. Quand bien même le souverain, dans une monarchie parlementaire, n’exerce pas le pouvoir, au sens où il ne décrète pas les lois, pas plus qu’il ne les fait respecter, il représente ce pouvoir politique, il l’incarne matériellement. Il figure la direction du pays. Il est la présence physique de la Nation aux côtés de l’Etat. Même si c’est symboliquement, ils sont la figure de la conduite du pays. On pourrait même dire qu’il faut d’autant plus qu’ils paraissent être au volant de l’Etat que, précisément, ils ne le conduisent pas vraiment. De la même façon que jadis il fallait voir le Roi, ou la Reine, à cheval, il faut aussi les voir au volant de Range Rover et de Jaguar. Par chance pour la Couronne d’Angleterre, la production automobile nationale permet de prendre le volant sans avoir à perdre la face. Au contraire, bien au contraire. Elizabeth deuxième du nom disait volontiers qu’il fallait qu’on la voit pour la croire. On pourrait la paraphraser en précisant qu’il fallait aussi la voir conduire pour croire qu’elle conduisait vraiment. On l’a déjà dit : la politique, c’est une question de récit.

Conduite accompagnée

Nous autres ne pourrions pas regarder nos propres gouvernants conduire leur voiture, précisément parce qu’ils ne sont pas nos souverains. Ils ne nous dominent pas. Nous sommes une République. Le Souverain demeure, quoi qu’il arrive, le Peuple. Dans l’ordre politique, cet ensemble des Citoyens qu’on appelait dans l’antiquité grecque la Cité, ou Polis, surplombe ceux qui sont à son service, les gourvernants. Comme la gouvernante, dans les familles bourgeoises, était une employée de celle-ci, exerçant une autorité qu’elle ne détenait pas. Il faut voir le chauffeur de notre Président comme l’incarnation du Peuple qui conserve, institutionnellement, les mains sur le volant. Mine de rien, le Président qui est sans doute l’incarnation de la plus grande puissance au monde, Joe Biden, est aussi celui qui met le mieux en évidence ce paradoxe : il ne dispose d’aucune liberté de mouvement. Son corps est intégralement pris en charge par l’institution politique qu’il sert. Il n’est peut pas se permettre de prendre le volant. Quand on a appris que le jour de la prise d’assaut du Capitole, Donald Trump a été à deux doigts de prendre le volant d’une voiture pour rejoindre les émeutiers, on n’a pas pris la pleine mesure de cette information. Mais si on y réfléchit, on comprend que son chauffeur en soit venu aux mains avec lui.

A la Guerre comme à la guerre

Elizabeth deuxième du nom gagne, dans ses jeunes années, une autre légitimité à prendre le volant. Servant l’armée britannique, elle suit une formation de mécanicienne, d’où ces photos où elle apparaît au volant de camions légers ou, carrément, le nez sous le capot, les mains dans la mécanique. Elle ne sait pas alors qu’elle sera Reine. Elle sait encore moins la Reine qu’elle sera, pas plus qu’elle ne deviner, en 1945, que c’est dans une Jaguar transformée en carrosse funéraire qu’elle quittera Londres, le 19 septembre 2022, suivie des yeux et du smartphone par des centaines de milliers de sujets.

Nul doute que, si elle le pouvait, elle se glisserait de l’espace vitré dans lequel elle est cantonnée, exposée à la vue de tous et néanmoins définitivement invisible, vers le poste de conduite ; de sa petite voix un peu cassée, elle ordonnerait à son chauffeur de s’asseoir à gauche pour, une dernière fois, parcourir son royaume coude droit à la portière, main gauche sur le volant. Quelques derniers regards croisés à travers le parebrise avec celui qui fut et demeure son Peuple. Sur ses Terres, un dernier galop pour un dernier hommage.

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