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In Advertising, Il n'y a pas que les bagnoles dans la vie
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On a voulu que tout s’accélère. Parce que ça fait gagner du temps il paraît. Bilan, en fait, comme on fait tout en accéléré, on en fait beaucoup plus qu’avant et, connement, on n’a plus vraiment de temps pour faire autre chose qu’accélérer encore plus. Je fais plein d’heures sup’, et du coup j’ai un tout petit peu de mal à trouver le temps de rédiger les articles que j’ai en tête pour alimenter un peu régulièrement ce blog.

Petit intermède rapide aujourd’hui, avec quelque chose qui n’est pas une voiture, quelque chose qui n’est même pas motorisé à vrai dire, mais quelque chose qu’on nous montre lancé à pleine vitesse, filant dans le paysage comme un projectile autonome, un missile autoguidé, une roquette rondouillarde, petite mais costaude, fendant l’air et l’eau, surfant sur l’asphalte, légère et dense à la fois, douce comme une lame de poignard, aiguisée comme l’arrête d’une brique, profilée et lisse comme un savon, capitonnée, façon alcôve de lupanar, cabinet privé de maison close, backroom cinq étoiles. Du cuir, de la mousse, tout ça coulé dans le gel lubrifiant. A base d’eau. Parce que c’est plus safe, bien sûr. Faut qu’ça glisse.

Signe des temps, cet objet qui file vers l’horizon comme une arme balistique verrouillée sur sa cible, c’est une pantoufle. Ou une sandale. Bref, pas vraiment le genre de chaussant théoriquement dédié à la course-poursuite. L’ambiance serait plutôt à la glandouille tranquille, au chill peinard, au sirotage de cocktails branchouilles au bord de piscines bordées de chaises un peu trop longues pour être tout à fait honnêtes. Mais voila, même le pantouflage doit désormais se pratiquer à cent à l’heure. Comme s’il fallait à tout prix qu’absolument tout soit vécu avec le doigt enfoncé dans la touche fast-forward de la télécommande.

On se repose ? Ok, mais vite fait alors. Une petite sieste fissa ? Allez allez, on se dépêche un peu de ne rien faire ! L’inaction hyperactive, le retour au calme à marche forcée, les vacances overbookées, la croisière qui n’a même plus le temps de s’amuser, la lenteur frénétique, tout doit être vécu pied au plancher, même la récupération entre deux accélérations doit être menée tambour battant, à tombeaux ouverts.

Ainsi, donc, des sandales Balmain surfent sur le monde, comme si celui-ci était un territoire créé pour elles afin qu’elles y tracent leur route, indifférentes à l’absence de l’humanité, espèce sans doute sacrifiée, rayée de la carte ou cloitrée dans des usines planquées quelque part, dans une zone d’activité anonyme, dans le seul but de les faire produire à la chaine, ces pantoufles 2.0, quelques spécimens d’humains étant maintenus, artificiellement, suffisamment en vie pour pouvoir claquer 600€ pour une paire de claquettes de luxe.

Est-on devenu schizophrène ? Un peu sans doute. Ces objets sont monstrueux, clairement. Et ce à tout point de vue. Formellement, ils sont assez exactement ce que deviennent les choses quand elles dégénèrent, quand les gênes qui les produisent ne savent plus dans quelle direction regarder et qu’on les reproduit juste parce qu’on peut les exploiter encore un peu, presser le fruit un peu plus pour en extraire encore quelques gouttes au goût frelaté, mais sans doute vendables encore à quelques-uns qui ne savent plus trop quoi en faire, de leur fric.

On déteste l’objet, mais on aime les images dans lesquelles il apparaît, réalisées par An Le, qu’on ne connaît pas encore, mais sur lequel on va garder un oeil, au cas où. Mobile au possible, véloce, générant l’espace dans lequel il surfe impérial, seul au monde. A la surface du territoire, ne demeure de son passage qu’une trace, un simple sillage. Ca tombe bien, ces sandales sont affreuses; ce qui les rend supportables, c’est qu’elles ne soient que de passage.

Dernier détail ? En fait, ce n’est pas un détail, vu que c’est le nom de l’objet. Si vous en achetez, allez chez Balmain, et dîtes que vous voulez une paire de B-IT. Oui oui, chez Balmain, on s’est dit que ça allait le faire, et à vrai dire, on imagine assez bien la réunion au cours de laquelle l’idée fut tout d’abord proposée, puis choisie. Un conseil : avant d’entrer dans la boutique et de prononcer ces mots, entraînez-vous un peu. Ensuite, méfiance : ces pantoufles onéreuses sont manifestement faîtes pour être achetées, pas pour être portées. Elles n’ont besoin d’aucun pied pour marcher.

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