Seventh son of a seventh son

In BMW, G70/G71, Série 7
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Here await the birth of the son
The seventh, the heavenly, the chosen one

Seventh son of a seventh son, Iron Maiden

On avait été prévenus. Les spyshots, officieux et officiels, les teasers et les concept-cars avaient annoncé la couleur, comme autant de coups de semonce : une fois de plus, BMW déclarerait la guerre à nos propres goûts. Ca faisait des mois que la marque organisait des manœuvres stylistiques, préparait le terrain, creusait tranchées et galeries souterraines pour fragiliser les positions adverses, occupait les points hauts pour y installer ses pièces d’artillerie, pointant de toutes parts son arsenal sur sa cible : nos consciences. Pour mieux les pilonner, afin de les fragiliser et, après un assaut final, les occuper pour de bon.

Le X7 restylé servit d’éclaireur quelques jours avant l’attaque, histoire de préparer le terrain, d’anéantir les critères de goûts qui protégeaient encore nos esprits et leurs tenaient lieu de fortifications. Le temps était alors venu d’envoyer la grosse artillerie et de faire planer aux dessus de nos pensées désorientées le bombardier qui dévasterait nos paysages mentaux, atomiserait toute forme de culture esthétique, réduirait à néant nos dernières défenses et nous laisserait, là, les bras ballants devant le spectacle des étendues rasées par l’onde de choc, les bâtiments effondrés sur eux-mêmes, les infrastructures rayées de la carte.

Depuis que la série 7 est dévoilée, ce sont nos repères esthétiques qui ont volé en éclats. Quelles sont les limites du possible, jusqu’où on peut aller, y a-t-il des limites à ce qui peut être validé, où se trouve la frontière séparant l’admissible et l’obscène ? Pour se faire une idée de ce que provoque ce nouveau modèle, il suffit de regarder, parallèlement à sa découverte, les photos d’une Classe S, sa concurrente.

L’évidence tombe alors : la BMW appartient à une toute autre époque. Et cette évidence à son tour, génère des nouvelles questions : cette époque à laquelle semble appartenir la série 7, où se situe-t-elle exactement ? Dans un avenir dont on se demande si on veut vraiment qu’il advienne ? Ou bien dans un monde d’avant, qui se trouverait être très exactement celui avec lequel il faudra bien, si on le veut maintenant, ou qu’on le veuille ou non tôt ou tard, rompre ?

La Danseuse étoilée vs le Char d’assaut

La Mercedes parce qu’elle tente de jouer encore la carte de l’élégance selon des codes esthétiques éprouvés, tels qu’une certaine fluidité des masses, une chute de reins qui pourrait évoquer, à une échelle dont on n’arrive pas très bien à mesurer à quel point elle dépasse, et de loin, la dimension d’une voiture « normale », la classe des CLS, la Merco-Benz, donc, évoque un classicisme bourgeois tel que l’histoire de l’automobile de luxe l’a dessiné, conçu et produit. Avec son porte-à-faux avant aussi court que celui qui poursuit le profil au-delà du train arrière est long, la Classe S met en scène sa mécanique en l’unissant intimement avec ses trains roulants : le sommet des passages de roues effleure l’altitude du capot lui-même, comme si les jantes ne faisaient qu’un avec la mécanique, rejetant pourtant le plus loin possible des occupants de l’habitacle la tâche roturière de déplacer et orienter correctement le carrosse dans ce monde nécessairement hostile, puisque comparé à l’intérieur luxueux de ce type de véhicule, le monde entier paraît être, pour de bon, un cactus (et, aussi, un Cactus).

La BMW, elle, choisit une architecture brutaliste qui pourrait sembler futuriste si le brutalisme n’était pas né à la moitié du 20e siècle, pour être un peu délaissé trente ans plus tard, c’est à dire il y a déjà quarante ans. De la masse, de la masse et encore de la masse. Au propre comme au figuré. Dans le dessin et sur la balance. Parce qu’à deux tonnes sept, on peut dire qu’au moins, la série 7 est un Panzer qui ne cherche même pas à faire semblant d’être une ballerine. Et si Audi a su, par le passé, donner à l’A8 l’allure d’un bloc de métal qui semblait avoir été fondu en un seul et même moulage, la série 7, elle, aurait plutôt tendance à faire masse sans parvenir à unifier ses différentes parties en un seul et même ensemble. Il y a, de toute évidence, un énorme travail sur les surfaces, dont on ne prendra sans doute la pleine mesure que lorsqu’on pourra voir l’engin en vrai, les photos semblant ne pas donner une idée très claire de la dimension de la chose, et donc de sa présence. Quelques vidéos, déjà, permettent de s’en faire une idée, mettant le mastodonte en présence d’un être humain dont on se dit qu’il est décidément trop petit à côté de ce vaisseau amiral, que quelque chose, entre l’un et l’autre, est disproportionné. Et paradoxalement, c’est sans doute cette exagération dans les dimensions qui lui donne sa cohérence.

De face, ce n’est plus au brutalisme qu’on pense, mais à l’art baroque, parce qu’à la lecture simple du visage de la Mercedes, BMW oppose une construction qui, à la façon dont Citroën avait inauguré le principe sur les Cactus et C4 Picasso, réclame une certaine capacité d’interprétation de la part de celui ou celle qui regarde la série 7. Où se situent les optiques ? Doit-on considérer que le capot commence en arrière du logo, ou bien juste au-dessus des optiques basses, la calandre mordant alors amplement sur le capot ? Faut-il être davantage attentif à la souplesse de la pièce jouant le rôle de bouclier, ou bien au caractère massif et rigide de la liaison entre l’aile avant et sa façade verticale ? Selon l’angle, selon l’éclairage, selon la finition aussi et la teinte de la peinture, selon qu’il s’agisse d’une déclinaison unie ou d’un modèle biton, le regard découpe et lit la répartition des éléments, des fonctions et des masses différemment, permettant une perception changeante de cette nouvelle identité.

A l’arrière, le contraste entre les deux flagships allemands de référence est aussi frappant. Si les courbes de la Mercedes semblent délimiter un espace fait de sérénité, de calme et de préservation, comme si son habitacle était en réalité un univers parallèle ou régnerait la confiance en soi et l’indifférence envers tous les autres univers dont, a priori, depuis la place du passager arrière-droit on ne sait même pas qu’ils existent, la BM en revanche superpose les couches comme d’autres dressent des mille-feuilles alternant crème pâtissière et pâte feuilletée pour assembler finalement une masse compacte mais un peu disparate, qui présente le paradoxe d’évoquer, finalement, un mix entre les deux dernières grandes Peugeot, la 607, un peu, et carrément celle qui l’a précédée, la 605. Voila qui nous dit un peu quel est le fuseau horaire dans lequel évolue cette très grande berline.

Echec, sauf en mat ?

Résumons, donc : un profil brutaliste, une face avant baroque, et un arrière pâtissier.

Cela signifie-t-il que la proposition BMW soit ratée ? A vrai dire, même en photos, et sans oublier que ce genre de proposition doit être rencontrée en trois dimensions, et en présence, il n’est pas certain que ce soit si simple que ça. De toute évidence, il ne faut surtout pas chercher dans cette génération G70/G71 le charme puissant qu’on avait pu trouver dans la E32, simple, évident, ultra présent, juste implacable, intimidant sans en rajouter. Face à une E32, il n’y a en quelque sorte rien à dire ; on peut se contenter de fermer sa gueule, de la présenter, sans avoir rien à expliquer. La grande routière E32 tombe du ciel, aussi évidente que le « Je pense donc je suis » cartésien. Elle se tient là devant vous et, au moins pour un moment, c’est comme s’il n’existait plus aucune autre bagnole sur Terre. A strictement parler, elle se suffirait à elle seule et n’a pas besoin que d’autres automobiles existent pour avoir une raison d’être. La nouvelle venue, G70 et G71, réclamerait des heures d’explications, des comparaisons à n’en plus finir pour parvenir à susciter en nous autre chose que de l’effroi et du désarroi. Parce qu’à strictement parler, rien n’y est tout à fait simple. Par exemple, la ligne chromée qui ceinture le vitrage latéral, au lieu d’être une simple ligne chromée ceinturant le vitrage latéral, et une espèce de surface complexe, traitée comme une pierre taillée en diverses facettes, complexifiant le volume de cette pièce, précisément là où on pourrait s’attendre à ce qu’elle fasse preuve d’une simplicité robuste. Après tout, le rôle de ce dessin, devenu le seul élément pérenne du style développé durant l’époque moderne, le pli Hofmeister, est de donner de la force à la base du pilier C, et de dessiner autour de la nuque des passagers arrière un cerclage visuellement sécurisant et dynamique. Ici, la pièce devient un assemblage assez complexe, fonctionnellement déconnecté de la porte elle-même puisque la partie arrière du cerclage est solidaire du montant, alors que la partie supérieure est solidaire de la porte elle-même, ce qui oblige à couper la ligne de chrome, puisqu’il y a là, nécessairement un raccord nécecessaire. Du coup, on perd quand même beaucoup de la force de cet élément identitaire, qui semble n’être plus là que pour ne pas fâcher définitivement les fans, qui n’en sont pourtant plus vraiment à ça près.

Du coup, si je n’avais pas eu besoin d’illustrer un peu mon propos avec des photographies de la nouvelle série 7 dans une finition un peu classique, dont j’avoue qu’elle ne me séduit pas, j’aurais opté pour un choix plus radical : ne vous présenter que la version qui, jusque-là, me semble être suffisamment lissée pour que tous les détails qui parasitent un peu la vue disparaissent, laissant émerger la masse, comme un paquebot sombre perçant la brume marine. Une 760i en pack M, noire mat, sans chromes. Brute de décoffrage, à la frontière de l’automobile et de la balistique. Voici donc celle pour laquelle j’opterais, si on me demandait d’opter, ce qu’évidemment on ne me demande pas.

Precious little Diamond

Dans cette définition, la 7 est sans commune mesure : en dehors, peut-être, de productions américaines qui, côté tonitruance furtivité pourraient se mesurer à elle, on aurait du mal à trouver une autre très grande berline qui, de série, soit capable de se présenter de façon aussi abruptement brutale. Au point de proposer une allure qui ne soit pas tout à fait en phase avec son intérieur. Car l’intérieur de la 7 tient plus du yacht que de l’univers automobile. Tirant les conséquences des récentes productions électriques bavaroises, le tableau de bord fait la part belle aux écrans, sans pour autant proposer, comme chez Mercedes, une planche de bord qui serait, quasi intégralement, tactile. Et ce n’est peut-être pas plus mal : j’avoue ne pas être convaincu par les tableaux de bord Mercedes actuels. Et si les écrans envahissent l’habitacle, c’est plutôt en le colonisant un peu partout, jusque sur les contreportes, dans une déclinaison lilliputienne, et au plafond, en format XXL. Ajoutons un bandeau translucide dont l’éclairage d’ambiance est lumineusement paramétrable, qui court tout le long de la planche de bord, d’une contreporte à l’autre, traité comme la finition du vitrage latéral, façon pierre précieuse taillée.

Rien n’est simple, et l’impression dominante, c’est d’être sommé d’admirer une démonstration de force plutôt qu’invité à contempler quoi que ce soit : tous les éléments de cet intérieur semblent nous dire, assez bruyamment « Tout ça n’est pas pour toi ». Et le sentiment dominant, c’est que ceux qui rouleront à bord d’un tel véhicule se déplaceront dans le monde avec un gigantesque mégaphone hurlant « Voici ce que vous ne pourrez pas vous offrir ! » ; tout ceci n’est pas fait pour que vous l’achetiez, ni même pour que ceux qui l’achètent en fassent réellement usage, mais juste pour inscrire ceci dans le métal et le cuir : vous n’êtes pas invités à posséder ceci, ni même à y poser vos fesses. Et vous aurez beau voter conformément aux intérêts de ceux qui peuvent acheter ce genre de bagnole, ça ne vous en ouvrira pas les portes, quand bien même celles-ci s’ouvrent toutes seules, comme des grandes.

Screen et châtiment

L’intérieur de cette série 7 est, pour le dire simplement, m’as-tu-vu et inutilement démonstratif. A strictement parler, la débauche d’équipements embarqués ne sert à rien : ceux qui ont les moyens de s’acheter de telles voitures n’effectuent strictement jamais aucun voyage au long cours, et n’y passent donc jamais suffisamment de temps pour y regarder un film. Et ce n’est pas vraiment le genre de voiture dans laquelle on embarque la marmaille pour partir en vacances. Ces équipements sont donc là uniquement pour épater la galerie et faire parler, sur les réseaux sociaux, ceux qui n’achèteront jamais ce modèle, et encore moins avec ce genre d’option.

Ce nouveau modèle est donc d’un temps certes actuel, mais c’est précisément de ce temps qu’on apprécierait qu’il ne dure pas davantage parce que, finalement, de tels modèles sont symptomatiques d’un monde dans lequel les différentiels de richesse sont à ce point larges que les intérêts politiques des uns et des autres ne peuvent plus, du tout, coïncider, ce qui anéantit totalement la possibilité de vivre, encore, en démocratie – et de vivre ensemble aussi. On le disait tout à l’heure, l’engin pèse, déjà, presque trois tonnes. Soyons dès lors, malins : la marge est trop faible pour imaginer blinder la chose sans exiger du chauffeur qu’il passe le permis poids-lourds. Or, à terme, s’afficher dans l’espace public dans de tels véhicules constituera une telle provocation pour l’être humain lambda, qu’il faudra les faire circuler sous escorte, en vidant préalablement les rues des passants, en lesquels on verra des menaces potentiellement au bord du passage à l’acte.

Evidemment, on pourrait considérer qu’après tout, Rolls Royce existe déjà, et on pourrait me faire remarquer que je n’ai jamais écrit d’article hostile aux machines onéreuses que cette marque produit, et vend. Mais on n’est pas tout à fait dans le même ordre de choses : Rolls Royce est une survivance d’un monde dont il ne s’agit pas de dire qu’il fut fondamentalement mauvais. Il était, et nous sommes mis devant ce fait accompli, auquel on ne peut strictement rien. Rolls Royce est là, comme une espèce de folklore reçu du passé, un héritage qui a son charme précisément parce qu’il est un peu décalé avec le temps présent. La série 7 a désormais une allure générale qui la rapproche un peu de sa cousine britannique, dont elle partage quelques dessous techniques, et des actionnaires semblables. Mais ce faisant, elle cherche à investir ce territoire, au moment où nous devrions collectivement être en train d’organiser son extinction. Elle témoigne donc de la volonté de faire perdurer quelque chose avec quoi nous devrions rompre.

Le jour où le grand public sera un peu instruit en économie, il saura que chacun d’entre nous, aussi bien quand il travaille que lorsqu’il consomme, œuvre à la constitution des richesses qui permettent de s’acheter ce genre d’objets. Cette série 7 appartient à une catégorie d’objets dont la vente explique à elle seule pourquoi il faudra travailler jusqu’à 65 ans, pourquoi on ne peut augmenter personne, pourquoi il faut précariser tous les travailleurs, pourquoi l’énergie et les matières premières coûteront nécessairement de plus en plus cher, comme tout le reste à vrai dire, pourquoi il faut maltraiter les personnes âgées dans les maisons de retraite pour assurer une rentabilité permettant de s’acheter ce genre de choses. Parce que l’argent ne tombe pas du ciel. Un jour, ces déséquilibres assez simples entre les uns et les autres seront une évidence pour chacun. Et d’une certaine façon, ce genre de carrosse aide à mettre en lumière ces disproportions, et à en faire prendre conscience. Pour ne rien cacher, on attend avec une certaine impatience que ce temps vienne et même, on tente de faire en sorte qu’il ne mette pas des siècles à advenir, parce que les enjeux actuels réclament qu’on bascule assez rapidement vers d’autres modèles de société, d’autres rêves qui, moins élitistes, auront le grand avantage de pouvoir être partagés. Bien entendu, en tant qu’amateur de bagnoles on pourrait, devant ce genre de nouveauté, être pris d’une très légère schizophrénie. Mais l’excès de ces modèles permet d’atteindre immédiatement le stade de l’overdose, et de revenir à une forme de raison : oui, ces modèles sont, sur le coup, excitants. Mais le monde pourrait tout aussi bien s’en passer.

D’ailleurs, tout le monde s’en passe en réalité très bien.

En attendant, puisqu’elle existe, et puisqu’elle est le fruit du profit, profitons-en, ce sera un juste retour des choses.


Une petite visite guidée ? Si vous voulez faire un tour…

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4 Comments

  1. J’étais sûr que la nouvelle série 7 passerait sous ta plume. Et plus encore que les autres, elle necessite d’être vue en vrai!
    En attendant, si vraiment on t’oblige à en prendre une, tu peux toujours la configurer d’abord, histoire d’être certain d’avoir le grand écran arrière a 5000 euros :
    https://configure.bmw.fr/fr_FR/configure/G70E

    😁

  2. J’ai tenté, bien sûr, de m’en configurer une à mon goût, sans y parvenir cependant : il semble que je sois tenté par des options de peinture qui ne sont pas dans le configurateur ! Il semble donc nécessaire que je me rende en concession pour voir avec un vendeur comment je peux, tout à fait virtuellement, me concocter une version qui me plaise vraiment 🙂

    Mais je prépare un petit article qui reviendra sur cette 7 en proposant de regarder une E32 au cinéma, bien plus désirable, alors qu’elle était bien plus accessible (et au pire, comme on le verra, si on en veut une, on la vole !)

    • Ce montage est complètement délirant 🙂 J’imagine que cette E32 doit avoir une boite à au moins 5 vitesses arrière, pour pouvoir ainsi semer tout le monde en roulant dans le mauvais sens 🙂 On est curieux de voir comment certaines trajectoire ont pu s’achever car les figures semblent parfois un tout petit peu aventureuses ! Et effectivement on se demande un peu ce que peut bien faire ici une 75. Mystère des réseaux d’importation sur le marché américain. Mais c’est au moins l’occasion d’en voir une, parce que c’est une rareté, aussi bien dans la vraie vie que sur écran ! Pourtant, quand j’étais ado, c’était une voiture que je trouvais un peu inexplicablement désirable. Pas vraiment belle, mais elle avait quelque chose d’impressionnant, d’un peu osé, de radical, qui lui donnait une certaine autorité.

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