Faire corps avec la machine

In Art, Bicycle Race, Harrison Mendel, Il n'y a pas que les bagnoles dans la vie, Movies
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En guise d’interlude, ce ride en deux roues, même pas motorisées, si ce n’est par la force des gambettes d’un corps humain et par l’attraction universelle qui a pour effet que tout objet lâché depuis une hauteur conséquente est pris d’une irrésistible tendance à se mouvoir vers le bas, afin de rejoindre le sol qui, indéfectiblement, l’attire à lui.

Est-ce Shimano et Trek qui s’équipent d’un Brett Rheeder, ou Brett Rheeder qui se munit d’un VTT Trek customisé ? Difficile à dire tant les deux ont l’air de faire la paire. Pour dévaler ainsi les terres sacrées des nations indiennes, habitantes ancestrales de la Colombie britannique, à l’Ouest du Canada, il faut bien le couplage d’un être humain et de sa monture, l’addition d’un corps augmenté par la mécanique, et d’un cycle auquel des muscles insufflent la vie.

La beauté des sports mécaniques réside en ceci : rien de ce que nous voyons ne n’existerait sans ce corps, et sans cet outil. Rien de ce que vit Brett Rheeder ne serait possible si son corps n’était à ce point augmenté par cette association entre un cadre en alliage vraiment très léger, un pédalier, une chaine de transmission totalement customisés, et une géométrie déplaçant tout le poids de l’engin le plus bas possible, tout en conservant un équilibre optimisé. Si on est sensible à cette beauté ci, alors on est prêt à goûter en connaisseur toutes les évolutions de ces principes de base sur des mécaniques plus complexes, déplaçant deux ou quatre roues sur des terrains plus ou moins accidentés : entre le vélo de Brett Rheeder et la Ford Puma de Sebastien Loeb, il y a une différence de degré, par de nature. Les éléments de base de ces mécaniques sont les mêmes. Les lois de la physique qui permettent de les mettre en mouvement, selon tous les axes possibles, sont semblables aussi.

Un détail est assez stupéfiant, dans ce mini film réalisé par Harrison Mendel, c’est la façon dont le son de ce VTT est restitué. Les films mettant en scène les véhicules électriques devraient s’en inspirer : il y a une somme de micro-détails dans les vibrations, la façon dont les masses conjointes du cycle et du cyclistes transpercent l’air, l’arrachement de la surface sous les pneus sculptés, la détente des suspensions dans les phases d’envol, leur tassement au moment de la réception, le son plus grave des prises d’appel, la montée dans les aigus quand les roues augmentent leur cadence sous l’effet des accélérations, autant de sensations infimes qui, conjuguées, forment la signature sonore spécifique de cet équipage tentant d’épouser, au plus près, le terrain.

Et puis, évidemment, il y a le troisième partenaire : Harrison Mendel, le réalisateur, qui trouve ici des angles inédits pour filmer une telle descension de côte. Aucun pilote de drone n’est crédité au générique. On devine donc que les trajectoires au cordeau sont tracées au moyen de câbles de travelling, qu’on imagine de longueur plutôt impressionnante. Le résultat est d’autant plus magique qu’il fait la part belle aux raccords entre les plans pour susciter une impression de continuité là où l’œil voit bien que cette course est, justement, discontinue. C’est ce qui fait de ce Continuum une véritable œuvre cinématographique, qui utilise les moyens et le vocabulaire de l’image en mouvement pour construire, et faire vivre, une pure expérience cinétique.

A la façon dont Guillaume Nery, dans son film One breath around the world, reconstruisait par le montage cinématographique un tour du monde en une seule apnée, Harrison Mendel met en scène, dans son Continuum, avec les mêmes moyens, les rides sans fin d’un cycliste de haute volée, et de sa caméra.

Il y a là, dans la vision impressionnante d’un cycliste hors du commun lâchant la bride à sa maîtrise des éléments, une leçon de grandeur et de modestie mêlées dont on se dit que l’univers automobile en général, et celui du sport auto en particulier, feraient bien de s’inspirer parfois.

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