L est pas parisienne

In 4L, Advertising, Renault
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Attendre son heure

Parfois, on a l’impression que les planètes s’alignent. Ainsi, ces temps ci, la communication de Renault semble soudain simultanément foisonnante et cohérente, comme si la marque savait tout à coup ce qu’elle est, qui sont ceux qui la font, qui sont ceux qui l’achètent, et se servait de cette identité retrouvée comme guide pour dessiner ses prochaines trajectoires. Et si le losange semble avoir le vent en poupe ces temps ci, c’est peut-être parce que l’époque épouse les contours de son identité, pour le meilleur, et pour le pire.

Parce que les temps sont durs. Et peut-être plus qu’on ne le croit encore. On ne mesure sans doute pas déjà l’impact économique qu’a pu avoir l’année passée à réduire considérablement notre activité collective. On a aussi une idée plutôt floue de ce que nous faisons endurer à cette planète et aux êtres qui la peuplent. Ou plutôt, on commence à en avoir une petite idée, mais nous vivons toujours dans une perspective qui fera pleuvoir après nous les conséquences de notre vie actuelle ; on sent que quelque chose menace dans le décor, qu’une épée de Damoclès oscille au-dessus de nos têtes, et que les efforts auxquels on ne consent pas aujourd’hui, la réalité nous les imposera peut-être demain. Et le problème de la réalité, c’est qu’elle est du genre à demander qu’on lui paie les intérêts de la dette qu’on lui doit.

Or, nous vivons à crédit.

Il nous faudrait un itinéraire bis,

une voie simple qui échappe aux soi-disant valeurs de l’autoroute du progrès. Mais dans un monde où la performance a pris la place des valeurs, évoquer de tels chemins traversiers, choisir une certaine lenteur, c’est faire un aveu de faiblesse. Et la faiblesse, ce n’est pas encore vendeur. Pourtant, un jour, la puissance, quand elle sera mise au service du seul plaisir individuel de dominer les autres, sera évaluée comme on juge aujourd’hui d’une flatulence lancée en public, une façon de se satisfaire en incommodant les autres, un manque de contrôle qui nie la nécessité de vivre en commun. Et si aujourd’hui les amateurs de vitesse pure sur route ouverte déplorent qu’on puisse condamner ce qui n’est finalement qu’un goût (que je partage, je le précise), viendra un jour où une telle habitude ne suscitera plus de condamnation. Elle ne provoquera que du dégoût, et de la pitié.

Du moins, on peut faire l’hypothèse d’un tel glissement pas si progressif que ça. Et c’est sur cette spéculation que certaines marques misent aujourd’hui, espérant un retour de bâton de l’histoire qui puisse leur donner rétrospectivement raison. Citroën, en sortant audacieusement l’Ami, a fait ce genre de pari. Et Renault prépare peut-être bien quelque chose dans ce genre. Un faisceau d’indices montre que la marque réfléchit, qu’elle commence à trouver ses marques, et que quelque chose va finir par émerger de cette réflexion, qui pourrait reconnecter la marque avec son histoire, et donc son identité.

La jouer modeste

Tout d’abord, l’annonce d’une R5 qui ne chercherait pas à concurrencer les Mini ou 208 GT, une petite voiture électrique qui demeurerait abordable, accessible, pas exclusive bref, populaire.

Puis, il y a quelques jours, ce frémissement : sur nos divers réseaux on pouvait lire que Renault préparait avec Ikea une voiture à construire soi-même. Après les voitures à vivre, les voitures à faire. En réalité, si le projet existe, c’est uniquement à l’état de projet, c’est à dire de concept, d’idée mise en forme sur le papier, sur écran, et dans la tête d’un designer américain. Mais, orchestrée ou pas, l’annonce permettait de tester les réactions du public : ceux pour qui Renault rime avec Megane RS seraient-ils plus nombreux que ceux qui ont la nostalgie de la Rodéo ? Le problème, en fait, c’est qu’il y a bien sûr beaucoup de fans de Renault qui le sont parce que la marque a proposé des engins aptes à faire déverser des hectolitres de flux sanguin dans leurs corps caverneux, des petites bombes destinées à ceux qui aiment sentir leur dos s’encastrer dans le siège, et leurs bras s’allonger un tout petit peu à chaque appui du pied droit. Mais tôt ou tard, la marque n’aura plus grand chose d’équivalent à vendre. Pas parce qu’elle ne sait plus faire ce genre de bolides, mais parce qu’elle ne pourra plus le faire à un prix démocratique. D’où la pertinence de l’entité Alpine, qui n’a pas vocation à être ultra populaire, et peut sans rompre sa propre identité proposer des modèles exclusifs, réservés à un petit nombre d’heureux élus. Et si à l’avenir on veut une compacte sportive qui soit conçue dans la sphère du groupe Renault, on sait désormais qu’elle ne portera plus de losange, mais un A. Bon, après tout, un A, c’est un morceau de losange.

Malin génie

On comprend mieux, alors, le sens qu’il y a à parler de nouveau de la fameuse 4L. Comme Fiat, il y a quelques temps, célébrait la Panda, maintenant dans les esprits l’idée qu’être malin était au moins aussi intéressant qu’être très fort, Renault installe, tout en jouant sur notre fibre nostalgique, quelques idées qui précisent un peu son orientation future.

Elle est intéressante à plein de titres, la 4L. D’abord parce que c’est un de ces rares exemples de voiture qui soit restée dans les mémoires sous un nom qui n’était pas tout à fait le sien. La 4L était le nom spécifique d’une déclinaison de cette caisse qui proposait, façon Limousine (ne lésinons pas sur les mots) une troisième vitre latérale, une présentation un peu plus soignée, et un moteur un peu plus rond, avec un peu plus de couple, et une puissance très relativement accrue. Cette version devait être la bonne, puisque c’est sous ce nom qu’on se souvient aujourd’hui encore de la Renault 4 (qui exista, aussi, comme Renault 3, le chiffre désignant théoriquement la puissance fiscale du modèle). Il reste peu de choses aujourd’hui de ces modèles qui furent jadis populaires. Tout en étant de taille réduite, ils proposaient des intérieurs capables d’embarquer pas mal de choses et de monde. Tout en étant rustiques, ils étaient techniquement très pensés. Tout en étant économiques, ils apportaient avec eux des solutions techniques nouvelles. En fait, dans l’histoire de Renault, l’héritage de la 4L se trouve disséminé dans plusieurs modèles. On la retrouve un peu dans la Twingo, forcément, même si la 4L n’était pas vraiment une petite voiture. On la reconnaît aussi un peu dans le Kangoo, dont la modularité, le caractère pratique, ont quelque chose à voir avec l’ancêtre populaire. Peut-être qu’aujourd’hui, la véritable héritière de la 4L pourrait être entrevue dans la Kwid, qui semble finalement correspondre, le mieux, à la définition initiale de son ancêtre. Mais voila : quand bien même elle en reprend l’essence, la Kwid ne fait à aucun moment penser à la 4L. Et chez Renault, on semble commencer à penser qu’on perd là une bonne occasion de surfer sur la vague de la nostalgie.

Rafraîchir la mémoire

Mais ni la Twingo ni la Kangoo ne réincarnent tout à fait la 4L et on ne pense pas vraiment à celle-ci quand on les croise dans la rue. Alors, chez Renault, on semble prêt à rafraîchir un peu la mémoire collective, en mettant sur le devant de la scène l’illustre aïeule, telle qu’elle existe encore aujourd’hui. Pour cela, le losange a réalisé une petite galerie de portraits de quatrélistes contemporains. Hommes et femmes qui, pour des raisons ou d’autres roulent aujourd’hui en 4L, occasionnellement ou tous les jours. Le résultat, c’est en gros l’antithèse des campagnes publicitaires que diffuse BMW : on a l’impression de regarder des êtres humains, on a le sentiment qu’ils ne sont pas le résultat d’un travail de norme, et que ce ne sont pas des personnages tout juste échappés du zoo humain que constitue généralement le casting privilégié par les responsables du marketing. On pourrait croire que ce sont des voisins, des gens qui habitent dans le quartier, tels qu’on pourrait en connaître, tels qu’on aurait envie d’en connaître et même, tels qu’on pourrait l’être soi-même.

Et à chaque portrait, un message qui, tout en étant prononcé singulièrement par une personne précise, et ce pour des raisons très personnelles, résonne comme un propos qui ressemble fort à un manifeste esthétique, social, culturel, et donc essentiel pour Renault. Discrètement, la marque installe les valeurs sur lesquelles elle compte se développer à l’avenir. On peut reprendre chaque portrait, et distinguer en quelques phrases clé ce credo.

Premier commandement : Slow down

On rencontre tout d’abord Frédéric Odier, artisan sellier, le genre de gars qu’on est plutôt content de voir dans une publicité, tant il fonctionne sur des principes qui sont diamétralement opposés à ceux dont on fait en permanence la promotion dans ce monde qui se veut en constante accélération. Au-delà de ce à quoi son métier le rend sensible, qui le conduit à apprécier dans la 4L des qualités qu’on n’évoque pas d’habitude, telles que son odeur par exemple, ou les textures des tissus qu’il utilise pour restaurer les modèles qu’on lui confie, le plus intéressant dans son propos, c’est le fait qu’il associe la 4L à ce ralentissement dont on sent bien, de plus en plus, qu’il est tout simplement nécessaire. Ca ne veut pas dire que plus rien ne doit aller vite, mais que la vitesse n’a pas de titre particulier à diriger nos existences. Ainsi, quand il dit « Le temps passe tellement vite. D’entretenir toutes ces voitures là, c’est quelque chose de formidable. Ca permet de conserver, de transmettre. Ca permet de se rassurer et ça permet de ralentir ; de ralentir les choses, de ralentir le temps. », on peut entendre la marque elle-même nous parler. Soudain, le plafonnement de la vitesse des Renault à 180 km/h n’apparaît plus comme une mesure prise par défaut, mais comme un choix libre, dicté par une volonté de ne plus en rajouter sur le terrain de l’accélération. Pas parce qu’on ne saurait pas faire. Mais parce que cette perspective est vaine, qu’elle ne conduit qu’à une addiction sans fin, qui est de plus en plus coûteuse, et qui ne satisfait personne. La preuve : sitôt une performance atteinte, on rêve de la dépasser encore. A terme, il y aura donc d’un côté Tesla et ses propulseurs de fusée suivie par quelques marques conventionnelles qui s’époumoneront à lui courir après, et de l’autre des constructeurs qui choisiront une autre voie, plus calme et moins spectaculaire, mais plus en phase aussi avec ce que sont vraiment l’écrasante majeure partie des gens. Et c’est ça, aussi, être populaire : faire les choses pour les gens tels qu’ils sont, et ne pas leur promettre qu’ils vont devenir autre chose ou quelqu’un d’autre grâce au produit qu’on leur vend, car une telle promesse dit en gros aux gens qu’ils ne sont pas comme ils devraient être, et qu’une voiture, ou un smartphone, ou une cafetière à dosettes leur permettra de devenir quelqu’un « comme il faut ». A un moment, respecter les gens, c’est tout simplement les prendre pour ce qu’ils sont, et ne pas leur donner une leçon de vie dont l’outil miraculeux serait, comme par hasard, ce qu’on a à leur vendre.

Deuxième commandement : Faites simple

Jean Le Cam est le seul des hommes et femmes incarnant ce teasing de la nouvelle 4L à être déjà connu du public; et sans doute était-il important pour Renault de disposer d’au moins un visage ou un nom qui soit déjà connu du grand public, sans pour autant convoquer un influenceu, une vedette du R »n »B à la française, ou un footballeur (mais quel footballeur accepterait d’être vu roulant en 4L ?). L’idéal, en terme d’association entre le prestige et une certaine forme d’authenticité, ce sont les marins. Tout le monde voit bien qu’ils se confrontent à des réalités matérielles non négociables, et qu’en gros dans leur activité, par moments, ça rigole carrément pas du tout. Tout le monde perçoit clairement les marins, quels qu’ils soient d’ailleurs, comme une classe aristocratique de l’humanité, portée par des valeurs supérieures à celles du commun des mortels, mais tout le monde est aussi convaincu que cette supériorité n’est pas acquise pour des raisons artificielles, et qu’elle ne consiste pas à écraser les autres : le marin est avant tout un être qui a conscience d’être dépassé par le milieu sur lequel il glisse, et tout son art consiste à accompagner les mouvements liquides et aériens dans lesquels il circule, jamais à s’y opposer, et jamais prétendre en être le maître. On n’est donc pas marin si on n’est pas capable de rester un peu à sa place dans l’univers. Je ne sais pas si c’est maîtrisé, mais ce que dit Jean Le Cam de la 4L pourrait se dire aussi de la mer : il en parle comme de ce qui a toujours été là pour nous, et ce qui demeurera tant qu’on en prendra un peu soin. Quelque chose de simple finalement, qui ne comporte pas beaucoup de sous-parties, un tout évident, qui peut demeurer encore longtemps si on s’y intéresse un peu, si on ne lui demande pas autre chose que ce qu’elle propose, si on est en phase avec sa simplicité. Et dans un monde un peu plus précautionneux que le nôtre, l’océan pourrait aussi être quelque chose d’aussi simple, qui pourrait tout bêtement nous accompagner si nous-mêmes étions des compagnons dignes de ce nom pour lui.

Dans son témoignage, Jean Le Cam nous dit, tout simplement, qu’il a essayé d’être un compagnon digne de ce nom pour les 4L qui ont partagé sa vie.

Troisième commandement : Allez loin

Sophie Potter ne s’appelait tout d’abord pas Sophie Potter. Mais les choses ont fait qu’on l’a appelée ainsi. Du coup, sa 4L s’appelle Edwige. Et elle s’en sert pour faire très exactement ce que vous et moi ne ferions pas dans une 4L. Dans Nomadland, film dont il faut absolument que je vous parle un de ces jours, l’héroïne vit dans un van, et on la suit dans cette aventure qui n’est qu’à moitié choisie, on la contemple réapprendre à vivre à cheval entre deux dimensions, le volume réduit de son fourgon, qui sera désormais sa seule maison, et l’infinité de l’univers, qui sera maintenant son seul environnement. Dans son apprentissage, elle croise d’autres nomades dont une femme qui prodigue un cours sur l’art et la manière de disposer de sanitaires efficients et hygiéniques dans son très petit chez soi. Et cette femme finit son intervention en précisant ceci : elle vit dans une Prius.

Quand Sophie Potter part en voyage, elle vit dans sa 4L. Carrément. Elle l’entretient, elle la répare, elle met les mains dans le cambouis. Et vous savez quoi ? Non seulement elle adore, mais ce sont mêmes les moments qu’elle a préférés dans son long périple. Parce que la simplicité conduit à reconsidérer ce qui dans la vie est important, et ce qui l’est un peu moins, sa 4L lui a permis de faire le tri et de repérer ce qui était essentiel. Elle ne prône pas le suicide à l’écart de la civilisation dans un autobus abandonné. Elle a l’air bien attachée à la vie. Simplement, elle et sa 4L envisagent la vie comme un mouvement. Et de fait, il y a pas mal de choses dans nos voitures actuelles qui ne permettent pas tout à fait ce qu’elle nomme « la vie ». Sa 4L est en revanche compatible avec la vie qu’elle veut mener. Mieux : elle en est non seulement le véhicule, mais aussi l’habitat, le compagnon. C’est sans doute avec elle que la Renault semble incarner le plus ce bon vieux slogan : sa 4L est une voiture à vivre, dedans.

Quatrième commandement : Cultivez votre douceur singulière

Paul Duvignau est surfer, menuisier, et shaper. Quoi ? Vous ne savez pas ce qu’est un shaper ? Tssss… Bon, rassurons-nous collectivement : avant d’entendre Paul Duvignau expliquer qu’il shape (oui, c’est un verbe aussi), c’est à dire qu’il fabrique des planches de surf, je n’avais moi non plus aucune idée du sens du mot shaper, ainsi que de son existence. Mais oui, c’était aussi simple que ça. Paul Duvignau est, de toute la galerie de portraits proposés, celui qui est peut être le plus proche de ce à quoi on pouvait s’attendre. Mais il a une manière inattendue de correspondre à ce à quoi on s’attendait. D’une certaine façon, son allure générale correspond un peu au cliché du jeune homme qui aurait adopté une façon très normée d’être marginal. Sa tenue, sa dégaine, son grand chapeau qui le place à mi-chemin de Chapi-Chapo et de Marc Veyrat, sa sur-chemise, sont autant d’éléments semblant apparteni à une panoplie qui nous font craindre qu’il empoigne un ukulélé pour nous chantonner du Frero Delavega, ou le dernier Boulevard des airs. Mais en fait, plus on le regarde, plus on réalise tout d’abord que, bon sang, le gars sait faire deux trois choses de ses mains (pour ma part, si vous me filez son atelier, ses outils, et vous me dites de sculpter un surf, il est probable que je vous sorte au mieux une planche à pain, et au pire une version 3D de Guernica…), et il semblerait qu’il maîtrise plutôt pas mal ses pieds, aussi (pour ma part, si vous me mettez les pieds sur une planche de surf… Non, en fait, vous ne me mettrez pas les pieds sur une planche de surf car, pour y parvenir, il faudrait que je me redresse de la position allongée sur le surf (que je maîtrise vraiment très bien) à la position debout (qui m’est parfaitement étrangère, ainsi que toutes les positions intermédiaires qui vont de l’allongement à la station sur les deux pieds). Mieux, Paul Duvignau ne la ramène pas. Il a l’air modeste, doux, absolument pas le prototype du gars qui circule sur la plage, planche sous le bras, pour humilier tous les autres mecs posés là sur leur drap de bain en attirant à lui tous les regards, et toute la lumière du soleil. Il brille, mais il a la politesse de ne pas éblouir. La preuve ? Il ne roule pas en Ford Bronco ou en Jeep Wrangler. Il n’a pas non plus un break Volvo comme il faudrait en avoir un. Pas de Méhari non plus. Non. Paul Duvignau roule en 4L. Et depuis gamin il a l’habitude de les bricoler, ce qui l’a amené à, carrément, en construire une en bois, rien que ça. Il a du goût, il a du caractère, il ose aimer ce qu’il aime. A vrai dire, une fois passée la première impression réticente et (avouons-le) un peu jalouse à son égard, on le prend en sympathie et on se dit que si le monde était rempli de Pauls Duvignaux roulant en 4L woody, il serait plutôt joli. Mine de rien, regardez bien la bouille sympathique de Paul Duvignau, et mémorisez la parce que c’est peut-être ce visage, la nouvelle identité de Renault : ces qualités qu’il manifeste, cette sorte d’évidence affichée dans la plus grande des douceurs, c’est en gros ce vers quoi la marque semble vouloir aller : une présence qui ne s’impose pas, un accompagnement patient. En somme, un certain art de la discrétion. Et si Renault réussit à produire cet effet, on pourra voir là un art tout aussi valable que celui consistant à être le plus spectaculaire possible.

Cinquième commandement : Soyez populaires

Il y a un truc que dit Chloé Rabet dans le mini-film qui lui est consacré : « J’ai grandi à la campagne au milieu des véhicules populaires ». Et tout est presque dit. Le vrai fond commun, il est là. Le dénominateur partagé par tous ou presque : on a tous une partie de la famille qui vit en province, parfois dans de petites villes, et ce n’est pas qu’on y soit passionné de bagnoles, mais on a quand-même connu cet oncle qui en était rudement content, de sa R18 American, ou de sa Talbot 1510 Pullman. Surtout, on est tous déjà parti se baigner dans le lac voisin dans la R5 d’une tante, dans la R17 qui était la première bagnole d’un cousin un peu plus âgé que soi, dans la Golf MK1 du fils d’un des voisins. Même quand ces voitures étaient passées de mode, on regardait parfois avec un peu d’envie celui qui, plutôt que rouler en 406, avait comme fidèle compagnonne une fière R20, avec ses petites roues et sa caisse longue, son air affirmé malgré la grande douceur de sa mécanique. Les voitures populaires sont celles qu’on voit le plus, d’une part parce qu’elles se vendent beaucoup, mais aussi parce que même en fermant les yeux des années après, on les voit encore en filigrane. Les voitures populaires sont celles qui roulent encore dans la mémoire collective, celles qui font partie du paysage, celles qui restent, qu’on n’oublie pas, même quand on ne les a pas directement connues.

Chloé Rabet a grandi au milieu de ces références automobiles partagées par tous, et ça l’a manifestement suffisamment marquée pour qu’elle se dise qu’il n’y avait pas de raison pour que l’évocation de ces voitures qui, elle, l’émeuvent, ne suscite pas la même émotion chez les autres. Et il est probable qu’elle ait raison. Du coup elle en a fait son métier. De tous les témoignages recueillis par la campagne Renault, c’est peut-être celui qui est le plus proche de la démarche actuelle de la marque : comme Cholé Rabet, Renault espère qu’il reste quelques traces encore vivaces de ce souvenir du passé, pour n’avoir qu’à apporter à ces germes un peu d’engrais et les faire pousser de nouveau. Et on retrouve, ici encore, la volonté de simplicité, d’accessibilité, d’inclusion de tous, le refus de la sélection, de la ségrégation économique. Si nous sommes tous humains, alors il doit y avoir une gamme d’expériences susceptibles d’être partagées par tous, quelque chose que nous aurions en commun. Et dans le paysage qui est le nôtre depuis notre naissance, la présence des voitures populaires, celles que tout le monde a pu croiser pendant des années, est le motif constant qui dessine le territoire, met en relation les lieux les uns avec les autres, trace des perspectives qui pourraient, si on les méprisait moins, être de nouveau populaires.

Sixième commandement : Entretenez la mémoire

De tous les témoignages proposés par cette campagne de promotion, le plus touchant est évidemment celui de Thierry Plantagenest, parce que c’est le moment où émerge la mémoire de la 4L telle qu’elle a existé, et telle qu’elle a disparu. Thierry Plantagenest est celui qui, en charge du marketing destiné à vendre la Renault 4, dut mettre en scène la fin de la production, et donc de la vente de la 4L. Quelque chose nous dit que cet homme n’a pas chômé. On sait, avec le recul, le nombre de séries spéciales qui ont permis à la 4L de faire durer sa carrière dans un temps où elle était confrontée, dans les concessions et sur la route, à des voitures nées plusieurs générations après elle. Et si la 2CV connut elle aussi quelques déclinaisons sympathiques, on a du mal à dénombrer celles dont a bénéficié sa concurrente au losange, tant elles sont nombreuses. Pour ceux qui travaillent dans le monde automobile, on se doute bien qu’il doit être parfois difficile de vivre la fin d’un modèle, parce que c’est un cycle de vie qui s’achève. Mais quand un modèle est aussi attachant, et que parmi les motifs de cet attachement il y a son âge, on imagine bien que la mission doit être encore plus difficile. Thierry Plantagenest aura su organiser pour la vénérable 4L une fin de vie telle qu’un petit fils pourrait l’orchestrer pour sa chère grand-mère. On mesure alors l’attachement qu’il doit avoir pour celle, née la même année que lui, que ses collègues lui ont offerte pour le consoler quand cette aventure a pris fin.

Ici encore, le propos semble presque singulier dans une publicité automobile : on est assez loin du discours cynique habituel qu’on nous sert volontiers. La prime est donnée, plutôt, à une certaine constance dans l’engagement, au travail bien fait, mené sur le long terme, à la modestie et à ce qu’on pourrait appeler le respect des choses, et des gens. Parce qu’une voiture, quand bien même elle est populaire et modeste, et peut-être même parce qu’elle est populaire et modeste, est un peu plus qu’un simple objet.

La 4L, comme le dit Thierry Plantagenest, lui fait revivre ses souvenirs, elle lui fait revivre son enfance. Elle est, en quelque sorte, une machine à remonter le temps, à retrouver un nouveau souffle de vie. C’est un remède contre la mort, un rite de résurrection de ce qu’on croyait avoir perdu.

Et il ajoute :

« Elle correspond à tous les français.

Elle reviendra un jour, thermique ou électrique, elle reviendra un jour ».

Et si l’ensemble de ces portraits trace discrètement l’image échographique de cette réincarnation encore en gestation, les mots de Thierry Plantagenest ressemblent fort, eux, à un faire part de naissance.


Toutes les illustrations sont tirées du numéro spécial rédigé en 1992, en partenariat avec Libération, pour l’adieu à la 4L. Cette ultime opération promotionnelle fut orchestrée, on s’en doute, par Thierry Plantagenest lui-même.


Si certains ont envie d’en lire et voir davantage sur le 60ème anniversaire de la 4L, qui est aussi un immense teaser à sa résurrection, Renault concentre sur cette page tout plein d’évocations, sous des formes diverses. De quoi rester songeur un bon moment :

https://www.renault.fr/les-icones-renault/4l-60-ans.html

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2 Comments

  1. Dénué de connaissances marketing, j’ai de légers doutes sur la pertinence de la renaissance de cette 4L, éminemment sympathique au demeurant. Mais la génération qui l’a bien connue et pratiquée en son temps est plutôt portée sur les SUV de nos jours, et sa quasi disparition de nos routes ne plaide pas vraiment à la faire connaître aux plus jeunes. Surfer sur une popularité ancienne ne fonctionne pas à tous les coups, l’ancêtre ayant eu du succès le devait à la pertinence de la réponse qu’il apportait en son temps. Citroën n’a par exemple jamais pris le risque de réinterpréter la 2CV, seulement de s’en inspirer.
    A moins que Renault en fasse un SUV assumé (ce qui n’est pas totalement contraire à la philosophie du modèle), pas sûr qu’un revival type Alpine tape juste. Et comme la R5 endosse déjà le rôle de gamme d’accès électrique, ce serait étonnant que les 2 cohabitent sur le même créneau.
    Cela dit, Toyota tenté une Aygo SUV et il se murmure l’arrivée d’un 1008…
    Bref, curieux de voir les choix de l’ex-Regie.

  2. Moi aussi, spontanément, je suis beaucoup plus séduit par l’attitude de Citroën, qui ne réédite pas ses exploits passés sous une apparence identique, considérant que ce qui était pertinent ou même génial hier ne peut plus l’être aujourd’hui.
    Mais le marché est parfois moins puriste que les marques, et de fait, des modèles « rétro » peuvent avoir du succès. Dans le cas de la R4, je suis aussi un peu dubitatif : son génie consistait entre autres à ne copier rien d’autre que l’idée que ses concepteurs avaient en tête. La refaire, c’est produire une voiture qui se réfère à une autre voiture (la R4 originelle), ce qui trahit ce modèle originel. Mais il n’est pas exclu qu’un certain public soit touché par la démarche.

    A mon sens, la première Logan pouvait être considéré comme la 4L contemporaine. Le Honda Element est un héritier de la 4L. La Skoda Yeti en était un aussi. Mais je crains aussi que la réédition simple de la 4L soit juste un moment « madeleine de Proust » qui ne la ramènera pas à la vie.

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