Meilleurs voeux de bonne Crimée

In Lada, Movies
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On aurait pu croire, à regarder cette page demeurer strictement identique à elle-même depuis le 22 novembre, que l’activité avait définitivement pris fin sur ce site. L’auteur avait-il été soudain frappé par la perfide Covid19 ? Etait-il prostré au bord d’une départementale paumée au fin fond de l’Ardèche, e208 posée sur le bas-côté, l’un des extrêmités du CRO branchée sur la voiture, l’autre, orpheline de toute borne, brandie à bout de bras, faisant des grands signes aux rares passants pour leur faire comprendre que, les batteries étant vides (fallait pas rouler avec le chauffage) et l’hiver s’installant peu à peu (mais il faisait quand-même un peu frisquet !), un peu d’aide serait bienvenue ? Avait-il cédé au désespoir, avait-il créé un blog focalisé sur le cyclisme, ou la randonnée pédestre ? Ses proches avaient-ils eu raison de son goût prononcé, et peu partagé autour de lui, pour tout ce qui se déplace avec un moteur ?

Non.

Rien de tout ça.

L’explication est simple : le rédacteur de ce blog a un métier. Et si ce blog a été amené, pendant à un temps seulement, à se taire, c’est en gros la faute à Blanquer. On vous priera donc, si vous avez éprouvé un sentiment de manque ces dernières semaines, de lui faire remonter directement vos motifs d’insatisfaction. Nul doute qu’il soit homme à vous écouter, et à prendre en considération vos arguments, puisqu’il est, selon ses propres dires, homme de dialogue.

Bref, c’est en douce que j’écris ce petit article, puisque décidément le virus automobile habite toujours mes cellules, et que je n’ai manifestement aucune intention d’aller me faire vacciner chez le revendeur local de bicyclettes (et je rassure mon lectorat écologiste (qui ferait bien d’aller consulter histoire de la faire surveiller, cette petite schizophrénie (et croyez-moi, sans tomber dans l’exercice illégal de la médecine, je sais de quoi je parle)) : je vais quotidiennement au travail en transports en commun. Et j’en suis fort content. Et néanmoins, depuis la fenêtre XXL de mon Transilien, je regarde toujours quelques voitures avec envie. J’ai envie de savoir qui est ce conducteur qui se lance dans la circulation en AMI, tout comme je regardais les pionniers du Twizy avec les yeux qu’on pose d’habitude sur les astronautes en partance pour l’espace, je me demande quelles pensées peuvent habiter le conducteur, ou la conductrice, d’un coupé sportif planté au beau milieu des embouteillages et, surtout, j’imagine l’espèce de joie mécanique qui doit ébranler vilebrequins, transmissions et pistons quand enfin la route se dégage au moment de quitter la région parisienne et que, sur l’A16 ou sur les départementales du Vexin, admissions, injections et allumages peuvent faire respirer à pleins poumons des mécaniques qui sont tout de même créées pour chanter et monter dans les tours, imprimer dans les reins du premier macho venu cette espèce de petite poussée que, dans son imaginaire sexuel, il croit réservée aux lombaires de la seule moitié féminine de la population quand il lui envoie son souffle rauque dans la nuque. Le coup de pied au cul, et les cervicales qui partent en arrière, c’est l’union des sexes dans une même jouissance quand le pied droit se prend pour un autre organe, et cherche à pénétrer la mécanique, comme on dit, jusqu’à la garde. En translation douce sur la ligne J, je visualise donc le plaisir équivoque de conductrices, et conducteurs, s’égarant dans le partage de plaisirs coupables, le volant empoigné par leurs mains devenues expertes dans la recherche de la courbe idéalement tracée, juste assez pour susciter de la force centrifuge, et juste dosée pour avoir le sentiment d’être aspiré verticalement vers l’asphalte, comme si la route absorbait avec une paille géante le plancher de la bagnole, et à travers lui, le siège qui est boulonné sur le châssis et, à travers lui encore, le cul qui s’y est posé, la semelle droite allant et venant de l’accélérateur au frein, parfois d’un seul et même geste, pour doser l’effort et maintenir selon une technique qui relève de l’edging, le plaisir sur sa ligne de crête, évitant l’explosion finale sans faire pour autant retomber la tension, alimentant la vitesse, le nerf de cette guerre qui entretient conducteur et automobile dans ce genre d’échange respecuteux que peuvent entretenir, sur le tapis, des lutteurs, ou sur le matelas, des amants pour mieux filer, ensemble, vers ce genre de septième ciel qui se poursuit à l’horizontale, ce qui ne le rend pas plus accessible que l’horizon lui-même. Les cylindres sont, après tout, d’autres corps caverneux. Et le remplissage des corps caverneux, ça concerne les hommes, comme les femmes.

Plaisir bourgeois, réservé aux heureux possesseurs de berlinette Alpine ou de petite Porsche ? Jouissance de riche, inaccessible à ceux dont l’altitude prolétarienne les situerait, sur l’échelle automobile, en-dessous des possesseurs de Megane RS ? En fait, non. Le plaisir automobile est plus populaire que ça. Je me souviens avoir été passager, gamin, de Simca 1307 ou de Peugeot 305 conduites par les mères de copains qui nous emmenaient en virées dans la campagne berrichonne. On ouvrait grand les fenêtres, elles allumaient une clope, mettaient le coude à la portière, jetaient un coup d’oeil dans le rétro pour vérifier que la marmaille se tenait assise sur la banquette dénuée de toute ceinture de sécurité, et je voyais bien, déjà, comment elles appuyaient un peu le poids léger de leur familiale sur ses suspension souples dans les virages, cherchant un peu la limite au-delà de laquelle les pneus de 13 pouces perdaient un tout petit peu l’adhérence, laissant la bagnole sautiller vers l’extérieur de la courbe à la moindre irrégularité du goudron. Je voyais, dans le rétro observé en retour, leur regard fumé par leurs grandes lunettes de soleil, se plissant au moment de remettre les gaz en sortie de courbe, lançant le modeste 4 cylindres culbuté vers une zone rouge qu’aucun compte-tours n’indiquait, mais on sentait la mécanique faire son possible pour accompagner cette recherche de plaisir solitaire, comme une espèce de Dustin Hoffman encore adolescent, à qui on proposerait d’être l’acteur de la jouissance d’une partenaire qui sait, elle, ce qu’elle veut, et comment l’obtenir. En ce temps là, les Renault 5 s’appelaient Lauréate, et ça en disait long sur leurs prétentions. Je me souviens d’une de mes tantes, et de sa R5 TX. Et j’avais déjà repéré, enfant, combien cet engin fait de plastiques durs et de tôle molle, était pour elle la clé qui lui permettait, telle une combinaison ou un radeau de survie, de s’échapper de ce genre de quotidien conjugal un peu compliqué, étouffant, qu’on devinait même blessant, que pouvaient connaître les femmes en ce temps là. Et on sait que ce genre de temps là n’a pas pris fin. Sur la D27 entre Le Blanc et Rosnay elles appuyaient, comme on disait, sur le champignon. Derrière nos oreilles en stéréo, on entendait les gravillons s’écraser dans les passages de roues. Le visage de celle qui était, alors, davantage une conductrice que la mère de l’un des mômes sautillant, rigolards, sur la banquette arrière, virait au vert quand le soleil filtrait à travers la bande teintée, en haut du pare-brise. Dans la lumière dorée, on voyait depuis l’arrière, en contre-plongée, la chevelure flotter de part et d’autre de l’appui-tête, quand il y en avait un. On devait bien rouler à 80 km/h, au moins, et on était l’équipage le plus heureux du monde.

Il n’y a aucune raison pour qu’aujourd’hui, à bord de Dacia Logan MPV, de Skoda Roomster ou de Hyundai I30, on ne vive pas les mêmes sensations. Peut-être sont-elles un peu plus feutrées, peut-être ouvre t-on un peu moins les habitacles à tous les vents, parce que la clim règne. Mais il y a encore un plaisir modeste à rouler à la frontière de l’allure raisonnable juste pour le plaisir de le faire. C’est sans doute un plaisir d’un autre temps mais, justement, c’est parce qu’il est comme une persistance rétinienne de phénomène passés qu’il nous procure ce plaisir que nous avons à regarder de vieux films, ou ouvrir une fois encore un vieil album photo.

Je cherchais une carte de voeux qui soit un peu une image sortie de l’album photo.

Et je l’ai trouvée.

Au fin fond de la Crimée, qui n’est pas le territoire le moins paradoxal qu’on puisse trouver sur cette planète, on peut croiser sur les petites routes une bande de conducteurs qui cultivent – car c’est de culture qu’il s’agit, et pardon à Charles Berling ou à Fabrice Luchini, c’est tout autant de la culture qu’une énième pièce sur laquelle se jetteront une ribambelle d’abonnés, par pur consumérisme culturel – le plaisir de rouler sans but. Et il ne s’agit pas d’une démonstration de force économique : à la différence de certains rassemblements où, finalement, c’est celui qui a investi le plus qui attire la majeure partie des regards, ici, on roule en Lada, c’est à dire en Fiat des années 70. Et à vrai dire, elles ont de l’allure ces briques sur roues, pour peu qu’on les abaisse un peu, pour peu qu’on les pose sur des pneus un poil plus larges, pour peu aussi qu’on les laisse dans leur jus, qu’on ne répare pas les impacts provoqués par un drift un peu optimiste qui finit sur le parapet à l’extérieur du virage.

Car ces Lada glissent, et elles glissent d’autant plus que, modestes petites familiales, ancêtres des Logan qui n’avaient pas encore conscience d’être des sous-voitures, ces ex-Fiat sont de bonnes vieilles propulsions, de rudimentaires engins dont la petite puissance part directement, et sans chichi mécanique, dans le train arrière. Et leur faible poids suffit à permettre de jolis déhanchements, et ce dès les plus basses vitesses. Plaisir simple de la sensation mécanique réduite à sa plus simple expression, qui fait de la voiture autre chose qu’un moyen de déplacement, et de la route autre chose que ce qui relie une ville à une autre.

Le monde de la culture est en péril, paraît-il, parce qu’on ne vend plus à la bourgeoisie de billets de cinéma à 15€ ou de places de théâtre ? Le monde de l’automobile se tiendrait au bord de sa propre apocalypse parce que les gens achèteraient moins de voitures ? Dans un cas comme dans l’autre, même erreur de jugement : ce qui est en péril, c’est le commerce de la culture et de l’automobile, pas la culture, ni l’automobile.

Bien sûr, bien sûr, ces gens sont mal élevés. Mais ce sont les gens, tout simplement. Et on ne peut pas en même temps n’avoir que le mot « prolétaires » à la bouche, et simultanément mépriser le peuple dès qu’on l’a, véritablement en face de soi, et non dans l’image idéalisée qu’on a en tête quand on fantasme le peuple de loin. La volonté populaire se doit de ne rien idéaliser. Sinon elle s’embourgeoise. Et on fait le voeu, pour l’année qui vient, de parler de bagnoles de façon populaire, et exigeante. Et donc de parler des automobilistes de façon réaliste.

Sans doute parlera-t-on de produits automobiles. Parce qu’il s’en annonce qu’on évoquera nécessairement. Peugeot 308, Citroën C5, Ferrari susceptible de scandaliser les tifosi, parce qu’on prendra plaisir à imaginer ce que sera, demain et après-demain l’empire Stellantis. Mais on espère placer ces produits nouveaux dans la perspective des nostalgies qu’ils susciteront, trente ans plus tard, s’ils sont capables de produire ce genre d’effets, et s’ils ne sont pas irrémédiablement enfermés dans leur propre époque, purs objets d’actualité, dont la modernité serait amputée du rapport à la mémoire, à ce qui ne passe pas.

Et après tout, drifter sur les petites routes sinueuses, c’est rouler gratuitement, sans demander à un GPS de calculer préalablement l’itinéraire, sans se fixer de destination. Rouler pour rouler. Lancés dans une année dont la précédente nous aura appris qu’on ne sait absolument pas où elle peut nous mener, nous pouvons nous lamenter, en regrettant de n’avoir aucun point de chute, aucune deadline claire, aucun objectif dont on puisse se dire qu’il sera atteint. Mais nous pouvons aussi envisager 2021 comme ce genre de départementale qu’on a envie de prendre juste parce que son premier virage a l’air sympa, ce genre d’itinéraire bis qu’on va emprunter juste pour y poser les pneus. Sans but. Sans itinéraire planifié, sans horaire d’arrivée ni point de chute. Juste pour le plaisir. A l’aventure.

Alors, clignotant, petit freinage, et biffurcation.

On quitte la route principale d’une décennie qui semblait tracée d’avance. On éteint Waze, on coupe Alexia et tout système d’aide à la conduite, on baisse les vitres et on reprend un peu de vitesse sur cette route secondaire. Juste assez pour que l’air circule. On nous dit qu’il faut s’aérer. C’est sanitaire. Et par les temps qui courent plus vite que nous, c’est aussi salutaire.

Bonne année.

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2 Comments

  1. Oui, je m’inquiétais un peu, mais la patience a été récompensée: une chouette carte de voeux avec des phrases toujours aussi longues que la Transfgārān !
    Bonne année et bonne route pour 2021, JC. Qu’elle nous soit riche en émotions automobiles…

    • Merci !

      Nul doute que l’année soit riche en émotions. Cependant, j’ai un léger doute sur le fait qu’elle soit tellement insouciante. On va croiser les doigts pour qu’il y ait du positif aussi, quel qu’en soit la nature : au point où on en est, tout est bon à prendre !

      Et, heureusement, pendant que je n’avais pas le temps d’écrire, j’ai eu tout le temps en revanche de mettre de côté des sujets qui, n’étant pas liés à une quelconque actualité, trouveront toujours un petit moment pour se rédiger, et pour être mis en ligne !

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