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In Defender, Land Rover, Non classé
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« Dans le monde tel que je le vois, on chassera des élans dans les forêts humides et rocailleuses qui entoureront les ruines du Rockfeller Center.
On portera des vêtements de cuir qui dureront la vie entière.
On escaladera les immenses lianes qui envelopperont la tour Sears et quand on baissera les yeux, on verra de minuscules silhouettes en train de piler du maïs ou de faire sécher de fines tranches de gibier sur l’aire de repos déserte d’une super autoroute abandonnée. »
 
Vision de Tyler Durden dans Fight-Club, de David Fincher

Mauvais esprit

On va finir par se faire mal voir. Et peut-être mal comprendre aussi. Après avoir défendu la publicité pour les automobiles, voila qu’on s’apprête à vanter les qualités d’un mastodonte capable de rouler sur route, mais aussi partout ailleurs, un engin lourd, massif, pas terriblement taillé pour fendre l’air, apte à aller là où généralement on préfère que les automobiles ne se rendent pas. Bref, quelque chose qui a priori peut sembler ne pas être très raisonnable à l’heure actuelle. 

On parlait récemment de publicité. Dans ce domaine, Land-Rover a une démarche originale, partagée avec une poignée d’autres marques. A la façon dont Rolls-Royce avait communiqué longtemps avant la révélation de son tout-terrain, en montrant des photos et vidéos des périodes d’essai, mettant en scène le Cullinan camouflé, certes, mais visible, en mouvement, dans des situations que, probablement, cet engin précieux ne connaîtra jamais entre les mains de ses très riches clients, c’est le Defender de Land-Rover qui fait depuis quelques semaines l’objet d’une campagne promotionnelle semblable, et on dispose déjà, assez longtemps avant sa mise sur le marché, de films très maîtrisés, scénarisés, filmés avec des moyens importants, montrant le futur Defender dans des situations qui, elles, sont sans doute plus proches de ce que certains des modèles vendus connaîtront, dans leur vraie vie. 

Et, à rebours de ce que tout le monde dira aujourd’hui d’un tel modèle, on va prétendre, dans ce qui suit, que ce modèle précis, et quand je dis ça, c’est pour signifier d’emblée qu’on ne pourra pas étendre ce propos aux autres tout-terrain et SUV, ce modèle, donc, est l’avenir de l’automobile. Rien que ça oui. 

Essence, ordinaire

C’est quoi, un Defender ? En fait, c’est un modèle qui à l’origine se passait fort bien de nom. A strictement parler, le Defender est LE Land-Rover générique. Du moins l’était-il jusqu’à ce que la marque qui l’a fait naître se soit mis en tête d’avoir un nouveau coup de génie, et d’inventer le Range-Rover, qui connait peut-être, lui, son chant du cygne, appartenant à une espèce que le monde tel qu’il va sacrifiera sur l’autel de l’adaptation au milieu. Le Land-Rover originel est donc celui qu’on appelle aujourd’hui Defender. Et si on devait décrire ce qui en fait tout le caractère, on pourrait dire qu’il est au monde automobile ce que Hodor est au monde des gardes du corps : un engin qui va simplement, strictement, austèrement à l’essentiel. Un spartiate. Un combattant qui ne cherche pas le combat. Quelque chose qui contient les aptitudes nécessaires, celles dont on peut avoir besoin un jour, mais qui n’est pas là pour la compétition, ni pour épater la galerie. C’est un outil. 

A force d’insister avec abnégation pour n’être que cela, il pourrait presque être d’un ennui mortel. Mais c’est tout le contraire qui s’est passé. Cette volonté sans faille de ne céder à aucune facilité est devenue un style à part entière, à tel point que, si on veut trouver un exemple de design dans lequel la forme épouse exactement la fonction, et rien d’autre, c’est dans le Defender tel qu’on l’a connu de ses débuts jusqu’à ces dernières années qu’on peut aller le chercher. 

N’importe quel observateur du monde automobile aura compris que ce n’est donc pas tout à fait un engin à la mode dans un monde où nous avons, tous, des goûts de luxe, où nous exigeons des objets qui soient à la hauteur de l’idée très élevée qu’on se fait de nous-mêmes, où nous pensons que ne pas s’offrir ce qui se fait de mieux, c’est mettre en scène le manque de respect qu’on a pour soi-même, et indiquer aux autres qu’ils peuvent, à leur tour, nous mépriser. Et si certains, aux goûts plus aiguisés que les autres, ont pu cultiver un attachement particulier pour cet engin hors-norme, c’est précisément parce qu’un tel niveau de rigueur esthétique peut être considéré, aussi, comme une sorte de signe extérieur de richesse intérieure, comme le témoignage d’une culture plus élevée que la moyenne, comme un « bon-goût » qui devrait servir de modèle aux autres. Sauf que, finalement, le véritable amoureux du Defender ne devrait pas avoir d’autre véhicule que celui-ci, et on sait bien que, justement, le plus souvent, ce n’est pas, du tout, le cas. 

Ne pas se prendre pour une icone

Est-ce que tout a une fin ? Sans doute. Mais celle-ci peut être plus ou moins lointaine. Et le Defender tel qu’on le connaissait était voué à être assommé par les normes contemporaines, qu’elles relèvent de la sécurité, du respect de l’environnement, des standards de qualité, de confort, ou même de marketing. Se posait alors une autre question : est-il remplaçable ? Les icônes ont ceci de particulier qu’elles ne peuvent pas être peintes de nouveau. Elles n’ont de valeur qu’en tant qu’elles-mêmes. Elles ne sont pas la représentation d’autre chose, et on ne peut donc pas les reproduire à leur tour. Elle sont; un point, c’est tout. D’autres modèles, eux aussi capables d’évoluer sur tous les terrains, auront connu une présence similaire : le Toyota Land-Cruiser, la Jeep, le Suzuki Jimny, la Lada Niva, , le Mercedes Classe G et dans un processus un peu plus compliqué et sans doute un peu moins naturel, le Ford Bronco. Tous ces véhicules connurent, les uns après les autres, une crise du remplacement, précisément parce qu’ils étaient devenus iconiques, et qu’une nouvelle génération d’eux-mêmes, ce n’était plus eux-mêmes. D’autres que le Defender existent encore, mais sous une forme qui les trahit quand même un peu. Le Land-Rover, lui, est resté jusqu’à son arrêt conforme à lui-même. Mais au moment où son successeur pointe le bout de sa calandre, on se demande évidemment comment l’accueillir, et si son arrivée à un sens. 

En réalité, peut-être, si le Defender est conforme à ce qu’on peut en attendre, peut-être cette arrivée est-elle importante, et ce à deux titres. D’une part parce que Land-Rover peut réussir son coup, d’autre-part parce qu’on tient peut-être là le véhicule du futur.

Pourquoi la marque réussirait-elle son coup, là où par exemple le Classe G est devenu une version caricaturale de lui-même ? Parce que, précisément, le Defender est un outil avant d’être une icone. Ou, pour le dire autrement, c’est en tant qu’outil qu’il est iconique. Dès lors, sa forme peut ne pas être conservée, l’important, c’est qu’à aucun moment elle ne vienne l’empêcher de mener à bien sa mission. Et celle-ci est simple : arriver à destination, quel que soit l’état du trajet pour y parvenir, et quoi qu’il arrive. A partir de là, les designers peuvent faire un clin d’oeil au passé, ou ne pas le faire, ce n’est pas décisif. Ce qui importe, c’est qu’on ne donne pas dans la fioriture, ni la décoration. ce qui est visible doit être le témoin d’une fonction. D’ores et déjà, les modèles camouflés laissent deviner des ailes élargies. Et on se dit pourquoi pas, parce qu’on aime les Defender classiques qui sont pourvus d’extensions d’ailes. D’un autre côté, on aime aussi les versions aux ailes totalement simples, et plates. Mais dans le fond, on s’en fout un peu. L’important, c’est que le Land-Rover passe partout. Et rien qu’en regardant le porte-à-faux arrière de la version longue, on devine une aptitude à franchir des angles très prononcés dans frotter. Et cette disposition des roues aux quatre coins installe immédiatement l’engin, dans l’oeil, comme un franchisseur qui ne baissera pas les bras à la première difficulté venue. On le perçoit immédiatement comme un travailleur en train de remonter ses manches pour se mettre au boulot. Et, du coup, on reconnaît là les signes évident, profonds et essentiels du Defender tel qu’on l’aimait : un certain genre de proportions, l’impression de voir une espèce de réinterprétation du chariot de la conquête de l’Ouest, avec un compartiment arrière presque habitable, où on peut totalement trouver refuge. Et ça, quels que soient les détails de sa carrosserie, qu’on ne voit pas encore, il est certain que le Land-Rover à venir, il l’a. L’essentiel étant préservé, à la limite, on ne se préoccupe pas vraiment de ce qui se cache sous les camouflages destinés à maintenir le suspens jusqu’à sa révélation commerciale. Ils pourraient le vendre bâché, ça ne changerait rien de très important.

La route, c’est ce qui force le passage

Pourquoi est-ce important ? Parce qu’une des voies dans lesquelles nous pouvons nous diriger, consiste à réduire nos déplacements. A vrai dire, il est possible qu’on n’y soit pas invité, mais qu’on y soit contraint. On n’est pas obligé de se faire mal non plus, mais il est probable qu’il faille, à l’avenir, privilégier le train, sans forcément qu’il roule à très haute vitesse, et qu’on réserve l’automobile pour la fin des trajets. Il y a pas mal de façons de limiter les trajets longs en voiture. Et une des façons s’installera peut-être de façon un peu spontanée, il s’agit de les rendre moins aisés, plus aventureux et incertains, moins « certains », et plus chaotiques. 

Pour cela, il suffirait que les routes soient moins entretenues, ce qui constituerait une économie considérable. Moins d’entretien, c’est évidemment une dégradation progressive. Peu à peu, les végétaux réinvestissent le terrain, se glissent dans les failles, retrouvent leur place. Simultanément, il reste des véhicules qui bravent la dégradation et entretiennent, à la mesure du trafic auquel ils contribuent, un passage. A vrai dire, il y a peut-être là un projet, une perspective : délaisser la route, et privilégier le simple passage. Quelque chose qui ressemble moins à une cicatrice sur le paysage, et s’apparente plus à la simple trace générée par le passage des véhicules. La route, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, c’est une bande stérilisée, qui est faite avant que les véhicules passent, et les invite à l’utiliser. Faire disparaître la route, c’est laisser le mouvement réel, et nécessaire tracer lui-même le réseau. Et ne pas l’entretenir au-delà de ce que font eux-mêmes les usagers, c’est rappeler à chacun ce qu’implique le fait de rouler : un entretien. L’entretien que nous consacrons aujourd’hui préventivement a pour effet de générer le trafic qui justifie cet investissement. Faisons la chose à l’endroit : n’entretenons qu’à la mesure de la nécessité de passer. Et donc, confions l’entretien à celui qui passe. 

Eloge de la vie simple

Pour cela, il faut des véhicules solides. La bonne nouvelle, c’est que ça, on sait faire. On a juste perdu l’habitude d’acheter ce genre de voiture. Mais on sait faire. Et on sait faire dans toutes les dimensions. Une deux chevaux n’a pas besoin de routes aussi soignées que celles que nous entretenons aujourd’hui. Une Panda 4×4 des années 80 non plus. Des véhicules simples et légers, tout en étant robustes, peuvent évoluer en milieu chaotique, et amener tout le monde à bon port. Et si c’est nécessaire, un Defender vous amènera partout. Et s’il n’y parvient pas, il vous tiendra à l’abri des éléments le temps qu’on vous porte assistance.

Il n’a pas besoin de grand chose pour fonctionner. Un peu de carburant, certes ; mais on pourrait facilement concevoir le même engin mis en mouvement par un moteur électrique, riche en couple comme les automobiles destinées à faire du franchissement les aiment. Et au pire, puisque Porsche s’apprête à montrer un genre d’exemple en dotant son modèle électrique, la Taycan, d’une boite de vitesse à deux rapports, histoire de donner de la « super pêche » à la cavalerie au-dessus de 150 km/h, on pourrait imaginer qu’une boite de réduction soit disponible sur le Land-Rover, ici aussi pour exploiter absolument tout le potentiel à basse vitesse, en pur franchissement. Débarrassés des routes, on se débarrasse aussi de la nécessité de la vitesse. Dès lors, même des mécaniques modestes seront suffisantes pour mener tout le monde à destination.

Si vous avez vu Battleship, ce film où les extraterrestres, pour une fois, attaquent la Terre par sa surface la plus développée, c’est à dire les océans, vous voyez à peu près ce que j’ai en tête : après avoir sacrifié la totalité de la flotte militaire contemporaine, l’US Navy doit réengager un vieux destroyer, et l’équipage de vétérans qui sait le faire fonctionner, afin de botter les fesses des aliens comme l’Amérique sait si bien le faire dans ses propres films. Evidemment, il y a dans ce propos un petit côté « C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes ». Et bien entendu, ça peut prêter à sourire; mais chacun reconnaîtra aussi que, sans abdiquer toute forme de recherche et développement technique, ce n’est plus dans la direction de la performance qu’il y a du sens à pousser ce processus plus loin. Et bien sûr, ça n’est pas sans conséquences sur nous autres, qui aimons les voitures. Mais il y a peut être d’autres formes de réussites à chercher, et à cultiver. Et le Defender peut incarner ce genre de valeurs vers lesquelles nous devrons, qu’on le veuille ou pas, revenir.

On aime bien, depuis notre territoire ultra-viabilisé, ironiser sur les américains qui roulent en gros SUV. On oublie un détail : leur réseau routier est beaucoup plus rudimentaire que le nôtre. Dans de nombreuses grandes villes, les banlieues ne sont pas goudronnées, ou si elles l’ont été, les nids de poule ont envahi le bitume, organisant un test sauvage de fiabilité : certains modèles s’en sortent à peu près, tandis que d’autres, trop bas, vont y laisser une partie de leur intégrité physique. Finalement, leur attachement aux SUV, pick-ups et tout-terrains est la contrepartie du peu d’investissement qu’ils engagent dans la conservation des routes, et celle-ci aussi est extrêmement coûteuse pour l’environnement. On prend la mesure de ce que ça coûte quand on réalise que, de plus en plus, il est nécessaire de privatiser la voirie pour en assurer l’entretien, ce qui signifie qu’on fait de cet espace public un investissement privé. On pense que le réseau routier américain a du retard sur le nôtre, mais il faut commencer à envisager qu’il soit, en réalité, en avance.

Le futur est reporté à une date ultérieure

Ceux qui sont déjà montés dans un Land-Rover, que ce soit au volant ou comme passager, savent que ça n’a absolument rien à voir avec le fait de prendre place dans un quelconque autre véhicule. L’inconfort global est tel qu’il en devient carrément réjouissant, et tout trajet devient une escapade hors de l’ordinaire. Disposer de tels moyens de déplacements, c’est s’assurer que l’acte même de prendre la voiture ne sera plus banalisé, qu’il relèvera d’un choix réfléchi dans lequel conducteurs et passagers se seront engagés. Imposant un autre rythme de vie, on saura que si on veut traverser la France de part en part en voiture, ça prendra plusieurs jours. On veut le faire vite ? Le service universel de transports en commun vous proposera le train pour cela, à tarif abordable pour tous. Certains ironiseront en lisant cet article, et ils auront raison : il a quelque chose d’utopique. On répondra simplement que la continuation du monde dans lequel nous vivons est elle aussi une utopie. Certains diront que des routes non entretenues sont dangereuses. Mais c’est faux. Rouler vite sur une route non entretenue est dangereux. Il suffit de ralentir, de rouler en convoi, d’être attentif, de se relayer. Roulons moins vite, nos voitures seront moins bardées d’équipements de sécurité, elle s’allégeront, seront plus fiables et coûteront moins d’argent. D’autres diront qu’on aura toujours besoin de se déplacer. Et c’est vrai. Tout comme il est vrai que selon notre trajectoire actuelle, nous aurons effectivement besoin de nous déplacer, mais nous ne pourrons tout simplement plus le faire, ou bien seuls les plus fortunés le pourront. Ce qu’on tente de sauver, c’est la possibilité même du mouvement, quand bien même celui-ci devient plus rare, et plus lent. Sans doute faudra-t-il, avant d’en arriver là, régler d’autres problèmes, et en particulier celui de l’immobilier. Tant que la plupart ne vivront pas là où ils travaillent, nous aurons un immense souci, et ce souci gangrènera l’ensemble du dispositif, jusqu’à sa mort. Considérons cette mise à plat de la question de l’habitat comme une utopie, si on veut, mais on se rendra compte un jour que continuer dans l’état actuel des choses, qui fait de ce qui est nécessaire à chacun un objet de spéculation pour quelques uns, c’est tout autant une utopie. Nous sommes impossibles.

On imagine facilement le futur automobile au milieu d’un paysage vaste et vide, comme stérilisé par sa conception numérique. Dans ce paysage circulent des navettes silencieuses et rapides; synchrones, elles évoluent en file indienne à haute vitesse; nombreuses, elles vont et viennent, sur plusieurs étages de bretelles et de files superposées. A leur bord, des individus pressés laissent l’auto gérer le déplacement, eux sont déjà au travail, clavier sous les doigts, écran en ligne d’horizon. Abreuvés par la 5G, ils sont en visioconférence dans le rush des heures de pointes, fluidifié tant bien que mal par une intelligence artificielle qui fait ce qu’elle peut. Il faut commencer à se faire à l’idée que même si chacun de ces véhicules consomme peu, leur ensemble consomme encore trop. Et le fait qu’ils constituent une flotte libre de voitures mises à disposition du premier venu n’y change rien du tout. Les images du Land-Rover Defender évoluant à petite vitesse dans une réserve africaine peuvent nous laisser songeurs, tant elles semblent appartenir à un passé révolu. Pourtant, une part de nous-mêmes sait qu’en réalité, il y a, aussi, dans ce paysage dénué de toute route, dans cette nature avec laquelle il faut bien composer pour parvenir à s’y déplacer, une image alternative du futur, un monde dans lequel on pourrait, aussi, vivre. Il y a quelque chose de beau dans ce mouvement par lequel la végétation reprend possession des lieux dont on l’avait exclue. Les racines soulèvent des dalles de béton, jusqu’à les fendre en deux. Ces herbes dont on avait décrété qu’elles étaient mauvaises, elles reprennent possession des lieux dès qu’on a le dos tourné. Elles en veulent, comme on dit. Elles insistent, au premier moment d’inattention de notre part, elles reprennent de plus belle. Et tout ceci est beau. Et si vous n’y êtes pas sensible, suivez les comptes de ceux qui sont les témoins, et les acteurs d’une telle invasion naturelle. Pour ne donner qu’un nom, suivez donc ce qu’écrit Eric Lenoir, dans ses livres ou sur les réseaux sociaux, observez-le contempler la vie qui reprend dans une friche, glissez-vous deux secondes dans son regard, lui qui regarde tout ce que la vie végétale compte de singularités foisonner dès qu’on laisse les choses se faire un peu par elles-mêmes. Il rêve de voir les routes livrées à elles-mêmes, devenir plus étroites, disparaître en partie. Ca n’interdit pas d’entreprendre le déplacement, mais ça ne permet plus de le faire à 90km/h, comme le permettent nos routes actuelles. Mais qui a dit que cette vitesse soit une nécessité ? Nous l’avons dit, mais nous pouvons choisir de tenir d’autres propos, et de vivre autrement. Et mine de rien, pour une telle nouvelle vie, ce bon vieux Defender pourrait bien être l’engin qu’il nous faut. Pas parfait, c’est sûr, mais adapté.

Derrière ce simple véhicule, il y a une exigence, et cette exigence, c’est celle de la cohérence. On ne peut pas vouloir la disparition des outils qui sont adaptés au monde qu’on veut construire. La voiture est un outil, et comme les autres, il réclame à être précisément adapté à l’usage qu’on veut en faire. Si on discerne bien à quelles exigences un monde vivable est demain possible, alors vouloir simultanément ce monde ci et la disparition des véhicules capables d’y crapahuter, c’est avouer que dans le fond, ce fameux monde vivable, on n’a l’intention, ni de le bâtir, ni d’y vivre.


Et puisque j’ai évoqué Eric Lenoir, je fais un peu de publicité pour son livre, le Petit Traité du jardin punk, qui peut être envisagé comme un manuel de jardinage, mais aussi comme un vrai livre politique. Depuis gamin, j’aime imaginer quel est le véhicule des gens, surtout si je les trouve intéressants. Et l’exercice me captive encore plus chez ceux dont la réflexion les amène, forcément, à avoir un recul critique vis à vis de l’automobile, et Eric Lenoir en fait bien sûr partie. Les paysagistes se déplacent rarement en twingo ou en limousines. Je l’imagine donc en pick-up, ou en fourgon. J’opterais plutôt pour cette seconde hypothèse, car je crois qu’il participe à de nombreux rassemblements d’amateurs de belles plantes, ce qui nécessite du volume de chargement. Je pense qu’il doit détester son propre véhicule. Et pourtant, si je vois juste, parce que ce serait alors l’outil qui convient à ce qu’il fait, et que tout semble indiquer que ce qu’il fait, il le fait bien, alors ce fourgon, quel qu’il soit me semble, tout simplement, beau.

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