Quand le vitrage fait écran

In 19-19, Citroën, Concepts
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Il y a un élément de la 19_19 que je n’ai pas développé, qui est pourtant une de ses caractéristiques majeures. Dans le feu de l’action, parce que je voulais proposer un texte écrit « à chaud », je suis resté un peu à la surface du véhicule, tel qu’il m’apparaissait sur les photos, et sans lire ce qu’on en disait à droite à gauche. Depuis, j’ai regardé de plus près, et lu les diverses interviews de ceux qui l’ont créée, ce qui m’a confirmé dans certaines de mes intuitions, et m’a invité à focaliser mon attention sur certains éléments, qui me semblent cruciaux. 

Et parmi eux, il y a la façon ingénieuse, un peu façon « trouble dans le genre », de mélanger surfaces vitrées et écrans, transparence et opacité, lumière et pénombre, visibilité et préservation, ouverture, et intimité. 

Garder la tête haute

 Parmi les choses qui font plaisir dans ce concept, il y a ceci : on commence à comprendre qu’il n’y a rien qui ressemble plus à un écran qu’une surface vitrée. Et dans la 19_19, on en tire les conséquence puisque  le pare-brise devient surface d’affichage. Evidemment, on ne parle pas simplement d’un banal HUD. Ici, la chose prend des proportions qui n’ont rien à voir avec ce que nous connaissons actuellement, et on rejoint là quelque chose que je dis, et écris, depuis longtemps : si on projette sur le pare-brise, alors le combiné d’instruments devient inutile. Chez PSA, deux marques semblent le comprendre. Peugeot avant tout, qui place son combiné assez haut pour ne plus avoir à projeter l’information sur le pare-brise. Malin, mais technologiquement pas épatant, du coup pas très frime. Qu’à cela ne tienne, ils nous sortent un combiné avec image en 3D sur la 208. On applaudit. Chez Citroën, on sent que le truc est davantage compris dans les concepts que sur les modèles mis en vente. Très bien, patientons un peu, mais manifestement, ils suivent une piste qui aboutira.

L’habitacle comme salle obscure

Autre point commun entre Peugeot et Citroën du côté des concepts : l’idée que l’écran puisse se trouver aux pieds des occupants des places avant. On a vu ce dispositif sur le concept Elegend, qui développait l’idée qu’on puisse avoir, sur cet écran, la diffusion de l’image de la route filmée depuis la calandre, avec un effet spectaculaire, qui pourrait faire un peu penser au système Clear site ground view de Land Rover. Ici, sur la 19_19, c’est plus simple et plus compliqué à la fois, parce que c’est bel et bien une vitre qui se trouve au bout de l’habitacle, mais cette surface est, aussi, un écran, et on peut imaginer que soient projetées, ici, tout un tas de contenus, tout particulièrement lorsque la voiture est en mode autonome, puisqu’alors le ‘totem’ qui matérialise l’interface d’échange oral avec la voiture est en position haute, libérant la vue sur cet écran. Ce qui est intéressant, tout de même, c’est que ce soient deux marques du même groupe qui lancent une idée semblable. Techniquement, on se doute bien qu’on n’en est pas encore à industrialiser ce genre d’équipement, mais il est probable que lorsque deux concepts importants pour leur marque respective, issus d’équipes qui sont manifestement intelligentes, développent la même intuition, il est possible que ça soit une force motrice importante pour les équipes qui, elles, travaillent sur les modèles réels qu’on connaîtra dans la prochaine décennie. 

Et si une surface vitrée, c’est aussi un écran, on peut imaginer qu’elle le soit dans un sens, ou dans l’autre. L’autre particularité de la 19-19, c’est que s’il n’y a pas d’écran manifestement visible à l’intérieur, en revanche, il y en a à l’extérieur, façon écran d’accueil, qui peuvent s’adapter à la personne qui s’en approche. Au-delà des fonctions évidentes de ce genre de dispositif (reconnaissance du conducteur, informations sur le temps de parcours, ou la charge des batteries), on peut tout à fait imaginer l’usage professionnel qui pourrait être fait de tels affichages, pour les taxis par exemple, ou pour le covoiturage : on pourrait indiquer sur la porte où on va, et si on accepte de prendre des passagers. Le message s’affiche quand on est à l’arrêt, au feu rouge par exemple, et hop, le piéton qui va au même endroit peut grimper et partager le trajet (Et là, je vous quitte pour aller breveter ce génial système de ce pas ). Mais c’est aussi une façon de troubler, et donc de jouer entre la transparence et l’opacité du vitrage, jeu auquel la totalité de la voiture se livre, ici, et sous de multiples déclinaisons. 

Oui, j’ai piqué cette image, mais au moins on sait d’où elle vient !

Cette histoire d’écran qui cache et montre, qui voile et dévoile à la fois, elle n’est pas nouvelle. Loin de là. Elle se pose depuis les débuts du cinéma : sans écran, pas d’image. L’écran au cinéma, empêche de voir derrière lui, mais il permet de voir l’image qu’on y projette. Plus loin encore, pour ceux qui ont quelques souvenirs de leurs cours de philo, on se souvient que c’est le problème de fond de la Caverne dont parle Platon dans le livre 7 de sa République : une surface sur laquelle on projette des ombres, qui sont évidemment de simples apparences, mais qui sont déjà la forme de quelque chose, donc une information. Ce qui est plaisant, c’est de retrouver cette ambiguïté des écrans exploitée pour offrir autant de service que dans une automobile classique, mais dans une bien plus grande simplicité.  En fait, on pourrait résumer ça ainsi : vous voyez l’infographie qui se trouve à l’intérieur du casque d’Iron Man ? Bien. Alors dîtes-vous simplement que le traitement de l’infographie dans la 19_19, c’est tout le contraire. Et si vous avez suivi qui s’inspire de qui, vous aurez aussi compris que dès lors, Citroën prend exactement le contre-pied d’Audi, dont on a parfois l’impression qu’à force de glisser des voitures chez Marvel, ils se sont mis en tête de nous montrer, dans l’infographie de leurs tableaux de bord, la façon dont Tony Stark voit le monde quand il porte son armure. Et il n’est pas évident que ça participe à la sérénité du voyage. 

Citroën, ou l’art de la custode

Cerise sur le gâteau : pour en finir avec cette question du vitrage et des écrans, j’observe ceci : une fois de plus, Citroën propose une façon intelligente de protéger les passagers arrière de la vue depuis l’extérieur. Ici aussi, mine de rien, la 19_19 perpétue une tradition dont j’ai déjà montré qu’elle est spécifiquement citroënienne : le traitement astucieux de la vitre de custode. En l’occurrence, cette fois-ci, c’est carrément la vitre arrière toute entière qui est tellement opaque vue de l’extérieur, qu’on peut se demander si c’est encore une vitre. Et c’est intéressant de jouer ainsi avec ce que l’oeil a l’habitude de voir, et qu’il est obligé de supposer donc, puisque ici, il ne le voit pas : notre cerveau se dit qu’il doit y avoir une vitre sous cette surface bleue, il sait qu’il y en a une, mais il la cherche en vain. C’est une déclinaison nouvelle des vitres sérigraphiées qu’on trouvait déjà sur la C6, qu’on retrouve actuellement sur la C3 Aircross. Ici encore, ceux qui veulent connecter ce concept à l’histoire et aux fondamentaux de la marque aux chevrons pourront le faire, simplement, ça ne sera pas une redite, ou un simple clin d’oeil. Il s’agit de reposer sans cesse les mêmes questions, et de leur inventer de nouvelles réponse. 

Voir plus loin

Dans une période où l’automobile, de gré ou de force, doit se redéfinir, on voit les équipes de concepteurs prendre chaque morceau de chaque concept, et se poser des questions classiques comme si c’était la première qu’on se les posait. Comme si on n’avait pas encore conçu et construit de voiture, et qu’il s’agissait de tout inventer pour la première fois. Et si certaines marques se sont livrées sans doute un peu aux forceps à cet exercice (on pense à BMW, qui l’a fait avec une sincérité manifeste pour sa gamme de voitures électriques, et dans le même ordre d’idées, on a aussi Jaguar en tête), on se dit que pour d’autres marques, c’est en réalité la manière habituelle dont elles travaillent, pour peu que leur actionnaire principal leur laisse les mains libres. Et de toutes, ou du moins, parmi celles qui ont survécu aux échecs commerciaux, Citroën en est sans doute le plus évident exemple. 


Et si vous êtes sages, demain, je vous parle de révolution, de Citroën, et peut-être bien de gilets jaunes. Oui oui.

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