Passer le relais

In 19-19, Citroën, Concepts, Petite Rosalie
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Parmi les visuels fournis par Citroën hier, on voit la 19_19 en compagnie d’un engin qui se situe quelque part entre la voiture et le jouet pour enfant, badgée du tout premier logo qui reprend la fameuse forme des chevrons, peint dans un bleu qu’on retrouve sur le concept car du centenaire. Sur le site du Nouvel Automobiliste, l’interview des designers qui ont travaillé sur ce projet permet d’en savoir un peu plus sur cette référence, et de se rafraîchir un peu la mémoire : ce bolide miniature est une Citroën, évidemment, et elle porte le doux nom de Petite Rosalie. « Petite » parce que des Rosalie, il en exista de plus grandes, aptes à accueillir une petite famille. Celle-ci est un modèle de petite taille, dévolu à la course, et à un type de course particulier, l’endurance. Mais en fait, on va déjà trop loin en disant cela. En réalité, Petite Rosalie est une voiture simplement prélevée sur la chaîne de montage de la Rosalie 8, avec son petit quatre cylindres de 1452 cm³. Seule la carrosserie est modifiée, pour s’adapter aux contraintes qu’on va lui faire subir. Mais mécaniquement, elle est d’origine. 

L’exercice, ensuite, consiste à la faire rouler, le plus longtemps possible. Et à ce jeu là, Petite Rosalie de 1933 fut un peu l’équivalent du Hi-Lux de Top Gear : increvable. Son record s’établit à 300 000km réalisés sur l’autodrome de Montlhéry. Et à vrai dire, on l’arrête volontairement, après 134 jours de course, parce qu’en fait, elle aurait pu aller plus loin. 

Citroën aurait pu aller piocher dans son passé sportif une référence plus tonitruante. Il est symptomatique qu’on ait cherché, plutôt, à rendre hommage à un modèle de course, certes, mais qui aura brillé par sa ténacité, sa fiabilité, en tenant la longueur plutôt qu’en épatant la galerie avec un exploit tonitruant, mais ponctuel. Il est tout aussi édifiant, et malin, de fêter ce centenaire en faisant preuve de modestie, sans discours hégémonique affirmant que l’histoire de l’automobile, c’EST Citroën, et sans affirmer qu’avec ce concept ou un autre, l’automobile électrique devient enfin une Citroën. Et dans un monde où l’esbroufe fait un peu la loi, une telle mise en avant de la modestie fait plaisir à voir et rassure sur un point : Citroën compte bien demeurer une marque populaire, proche de l’usage réel que les gens ont de la voiture. La marque l’a montré avec le concept AMI One, qui s’adresse à un public qui, jusque là, n’accède pas à la voiture, et même si la 19_19 semble représenter une voiture moins accessible au plus grand nombre, et moins évidente à aborder physiquement, l’avoir ainsi située dans la lignée de la sympathique Petite Rosalie contribue à faire ruisseler cette sympathie sur le coléoptère présenté, hier, pour achever ce centenaire. 

Modeste, Petite Rosalie l’est techniquement, puisque c’est un chassis de série. Mais son allure non plus ne paie pas de mine : haute, étroite, elle n’a pas le physique racé des autres voitures de course de son époque. Plus que la torpille, elle évoque le fer à repasser, elle n’a pas de fuselage, ce serait plutôt une baignoire avec des roues. Mais c’est justement ce qui fait son charme : on sent, à travers son physique, ses origines vulgaires, c’est à dire partagées avec le plus grand nombre, populaires, et c’est ce qui la rend accessible. Pour autant, elle ne néglige pas les signes distinctifs de l’engin de compétition : son profil longtail, et son spoiler avant viennent donner à cette silhouette étrange les attributs de la puissance, c’est à dire de la capacité à faire les choses. On a un peu l’impression de voir Steve Roger, déjà combatif, avant même de s’être recréé et augmenté sous la forme de Captain America. 

Pas étonnant, dès lors, que Petite Rosalie ait été déclinée en de multiples jouets pour enfants, puisque finalement, elle en a l’allure à l’échelle 1. Il n’est d’ailleurs pas innocent que dans le petit film de présentation de la 19_19, celle-ci apparaisse, aussi, sous forme de jouet dans les mains de l’adolescente qui tient le rôle principal. 

On mesure, aussi, à quel point au sein de PSA, les rôles des marques se distinguent désormais nettement, puisque finalement, ici, le discours dont Citroën prend complètement le contre-pied, c’est celui de DS, qui joue sur des valeurs complètement opposées, éloignées des gens, fondées sur une absolue artificialité. Les choses étant ce qu’elles sont, on se dit que finalement, dans le groupe, Citroën est la marque du futur, tandis que DS semble résolument tournée vers des valeurs qui appartiennent au passé. C’est ce qui explique sans doute que, si on veut vraiment voir un jour des références à ces voitures géniales que furent la DS, ou la SM, c’est chez DS qu’on les trouvera, bien plus que chez Citroën. Et après tout, pourquoi pas : ça permet de ne pas galvauder l’image des chevrons, en laissant la marque aller de l’avant, sans pour autant rompre avec le patrimoine, qui pourrait être incarné par DS, un peu comme il y a maintenant chez Ferrari une série Icona.

Ca explique que le concept 19_19 joue le jeu de la nostalgie avec énormément de parcimonie. Les lidars, sur le toit, peuvent faire penser à la fameuse position singulière des clignotants sur une DS, sans singer pour autant cette caractéristique. La vitre arrière à courbure inversée, peut faire penser à cette spécificité, apparue sur la CX et reprise sur la C6 et, ensuite, la C5. Le volant est bien monobranche, mais il l’est comme aucun volant, chez Citroën, ne l’avait été jusque là. Evidemment, les ailes indépendantes de l’habitacle, qui sont d’ailleurs mobiles afin d’accompagner les roues, peuvent aussi faire penser aux modèles d’antan qui étaient eux aussi construits sur la même architecture, la Traction, ou la 2CV. La douceur générale des formes peut être considérée comme « typiquement Citroën », sans pour autant être le décalque d’un quelconque ancien modèle.

Dès lors, il est cohérent d’associer physiquement ce concept à une voiture qui n’a, en fait, aucun trait physique commun avec lui. A strictement parler, avec sa carrosserie fuselée montée sur ses roues immenses, la 19_19 est le contraire, exactement, de l’ancêtre à laquelle elle est associée ici. C’est ce qui permet de donner à Citroën une définition qui dépasse une identité visuelle qui pourrait toujours devenir un carcan. Il y a une synthèse d’un certain esprit dans ce concept, qui a le talent de ne pas se laisser limiter par une forme censée incarner LA forme d’une Citroën. Ce faisant, on sait ce qu’est une Citroën : une marque qui ne se laisse pas enfermer. Ni par son passé, ni par ses fidèles.

Des images de Petite Rosalie en mouvement, il y en a quelques unes disponibles, mais elles sont en noir et blanc, ce qui ne les rend pas moins passionnantes. Cependant, si on veut la voir, d’une certaine manière, en couleurs, on peut regarder l’hommage que lui rend une autre marque qui, elle aussi fête son centenaire cette année. Bon nombre de constructeurs fêtent leurs cent ans ces temps ci, puisque bien sûr, la plupart se sont créés sur les mêmes décennies. Mais d’autres marques sont apparues simultanément, qui produisent tout ce qui gravite autour des voitures et sert à les faire fonctionner; dont les fournisseurs d’huile. L’huile des records du monde, dans les années 30, c’est une huile française, de la marque Yacco. Or Yacco naît, comme Citroën, en 1919. En fait, le record de la Rosalie, c’est Yacco qui en était le véritable artisan, puisque c’était pour faire la promotion de son huile que la marque organisait ces démonstrations d’endurance. 

Comme Citroën, Yacco a aujourd’hui 100 ans, mais une marque d’huile ne peut pas proposer un concept car pour fêter son anniversaire. A défaut, Yacco propose une série de vidéos mettant en scène, de façon assez originale et intelligente, des miniatures. Et le deuxième épisode de cette saga est, justement, consacré à Petite Rosalie : 

Et voici le petit bout de route partagé entre Petite Rosalie et la 19_19. Une bretelle temporelle avant que chacune parte dans sa direction. On se croirait un peu à la fin de Fast & Furious 7

Enfin, quelques images d’époque, reprenant l’ensemble de l’exploit de Petite Rosalie, et mine de rien, c’est assez touchant : 

2 Comments

  1. bon Citroen a associé la 19_19 à la petite Rosalie, et pourquoi pas c’est sympathique. La couleur aide bien ainsi que la signalétique historique…Ca t’a permis de développer ton argument! Je ne connaissais pas cette Rosalie qui me fait penser en mouvement à un gros criquet avec sa face butée et son dard. Mais perso c’est à la Jamais Contente qu’elle me fait penser, et ça aurait quand même eu un peu plus de cohérence…. Capsule électrique posée sur de grosses roues , il ne manque à la Jenatzy qu’un habitacle moderne! Forcément Citroen y a pensé, forcément les designers l’ont eu en tête quelque part. Qui sait peut être là n’y avait il pas autorisation ou droits à pousser plus loin la similitude pour la communication….

    Je me verrais bien dans cette 19_19 énergétisante et douce rouler en écoutant Republic de New Order! Passés à la new wave très très dance les Joy Division ont viré sur l’aile de la musique commerciale de grande qualité.
    https://youtu.be/zpcO0kFNvPg?list=PLMdU_wQQWGekEfDzI18w8_CPrc5tUo0-S

    • Aussi étrange que ça puisse paraître, je n’ai pas du tout pensé à la Jamais contente ! Mais maintenant que tu l’évoques, ça me saute aux yeux. Cela dit, je pense que pour Citroën, la priorité consistait tout de même à faire référence à son propre patrimoine historique, et il aurait été curieux, en cette occasion, d’aller chercher les hommages dans d’autres marques.
      Quant à New Order, ce serait pas mal en effet dans cet habitacle. En fait, on pourrait y écouter pas mal de choses, j’avais pensé, en rêvassant un peu à ce concept, à Goldfrapp, l’album Felt Moutain par exemple. Mais ça pourrait aussi être de la surf music. Du coup, quand j’aurai fini de bosser, je mettrai un peu New Order !

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