Un homme et une femme

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Voudrait-on les faire passer directement de l’enfance à l’âge adulte, il suffirait qu’on mette des petites personnes sur les sièges avant, et au volant, pour parvenir à nos fins. Parce que dans une automobile les places sont clairement réparties, chacun joue le rôle que son siège lui donne. A l’arrière, les enfants, à l’avant, les parents. Et les choses étant, encore, ce qu’elles sont, plus le trajet est long, et plus c’est papa qui est au volant, et maman qui occupe la place du mort. C’est curieux, et un brin scandaleux, mais c’est comme ça. 

Mais alors, dès que sur un parking les enfants peuvent franchir le dossier des sièges avant, et quitter leur banquette infantilisante pour s’installer aux places des grands, ils adoptent les attitudes des parents, scrutant l’horizon pour voir si, d’un coup de gaz, ils pourront doubler ce camion imaginaire qui les ralentit, se retournant vers la banquette arrière pour calmer ou sermonner la marmaille, volant bien en main, un coup d’oeil dans le rétroviseur pour surveiller la progéniture, le pied dirigé vers ces pédales qui demeurent hors d’atteinte, le regard rivé sur un horizon fictif. 

Parce qu’on est sur un parking, finalement, le plus intéressant se passe sur les côtés. Avec un peu de chance, d’autres enfants partageront un jeu semblable. Chacun au volant de sa voiture réelle, lancé sur une route imaginaire. On pourra alors, le coude à la portière, se défier du regard, s’observer du coin de l’oeil, tester l’aisance de l’autre, volant en mains, se jauger et peut-être bien, comme le font les adultes parfois, se séduire en scred. Ou se laisser séduire. 

A ce jeu, les enfants peuvent être d’incroyables comédiens. Et c’est cette aptitude à être des adultes plus vrais que nature qu’a su saisir, en 2004, Taika Waititi dans son court métrage, Two cars, one night. Tout y est parfait. Le noir et blanc un peu saturé et granuleux, le lieu, les rapports divers au temps qui passe, comme si la temporalité était un fluide qu’on pourrait faire s’écouler plus vite ici, et là plus lentement. Les deux berlines garées l’une à côté de l’autre sont, aussi, exactement ce qu’il faut à des gamins pour leur servir de machine à avancer dans le temps : mobilier rustique, carrosseries ayant déjà roulé leur bosse, dossiers offrant de bonnes prises pour l’escalade et le franchissement. Ces engins ne craignent plus rien et, une fois à l’arrêt, ils sont autant des cabanes que des voitures. Ce sera sans doute, d’ailleurs, leur sort final quand on les oubliera dans un coin de la cour ou du jardin, portes ouvertes aux détournements enfantins, et aux premiers jeux de rôle en mode « montre moi comment tu fais semblant de conduire, et je te dirai qui tu seras ».

Les gosses que Taika Waititi a laissé jouer devant sa caméra sont simplement géniaux de faux naturel : imitant à la perfection les adultes, ils n’oublient pas de rester, pourtant, ce qu’ils sont. C’est que posés à la place des parents sur leur siège trop grand, les mains écartées à 10h10 sur un volant immense, on a l’impression de les voir embarqués dans un rôle taillé un peu grand pour eux. Et pourtant, quand il s’agit de défier du regard un adulte qui passe, ils ne se laissent pas impressionner, et se permettent de toiser celui qui se mettrait en tête de les fixer, un peu trop, du regard. Ils sont passés maîtres dans l’art de faire comme les grands, sans l’être pour autant.

Deux gars, donc, à l’avant de la voiture, l’un plongé dans ses lectures, l’autre nettement plus canaille. A un emplacement de parking de distance, une gamine à l’avant de la bagnole de son père que, façon Tiny Toons, on ne verra qu’à hauteur d’enfant. De coups d’oeil en bravades, de défis lancés pour mieux dénier l’intérêt qu’on se porte en rapprochements innocents, c’est une histoire, déjà, de transports amoureux, de liens tissés que la route va étirer, sans doute pour mieux les ancrer dans la mémoire, et les faire cristalliser. 

La bagnole n’est jamais mieux à sa place que lorsqu’elle est, ainsi, utilisée pour mieux aller l’un vers l’autre, puis reprendre ses distances. 


Précisons qu’entre temps, le réalisateur néo-zélandais Taili Waititi a réalisé bon nombre d’autres courts et longs métrages, dont le dernier volet de la saga Thor. Mais entre deux films, il a aussi mené cette campagne de prévention contre la conduite sous l’emprise de drogues, assez marrante, qui fait évidemment penser à ce court métrage. Elle date de 2013.

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