Phantom

In Art, Cadillac, Clips, Sedan Fleetwood
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En 1997, quand on découvrait au cinéma Bienvenue à Gattaca, d’Andrew Niccol, on était frappé par la beauté plastique du film, on était glacé par cette dystopie sanitaire, mais on souriait aussi un peu en voyant la façon dont le réalisateur imaginait notre futur automobile : des carrosseries des années soixante, soixante-dix, des Rover, des Studebaker, des Citroën DS circulaient silencieusement, comme si à l’avenir, on se contenterait de glisser des batteries au sein d’anciens modèles pour leur donner une seconde vie, la pérennité du moteur électrique, beaucoup plus fiable que son explosif ancêtre,  ouvrant aux voitures les portes de l’immortalité, et mettant fin à leur renouvellement. On souriait, et pourtant Andrew Niccol, dans ses autres films de science-fiction, allait enfoncer le clou, et on retrouvera d’autres modèles rétro électrifiés dans Time Out, aux mains de Justin Timberlake, et plus récemment, dans Anon, dont le héros est interprété par Clive Owen, acteur bien connu des amateurs de bagnoles en général, et de BMW en particulier. 

Mine de rien, le récent concept-car de Peugeot, l’E-Legend, poussait l’intuition d’Andrew Niccol un peu plus loin, en le réalisant pour de bon. Ce faisant, Peugeot faisait un choix important en matière de design, parce qu’après tout, quand on conçoit une voiture électrique, rien n’oblige à ce qu’elle ressemble à une voiture classique. Une BMW i3 le montre assez bien. Mais rien n’oblige non plus à lui donner une forme spécifique, précisément parce que sur un modèle électrique, la forme n’est pas assez contrainte par la fonction pour qu’une ligne spécifique émerge de la conception technique du modèle. Dès lors, si les modèles électriques doivent s’inscrire dans l’histoire de l’automobile, il n’est pas insensé d’imaginer qu’ils puissent reprendre la forme d’anciennes automobiles, telles que les développements les plus récents des voitures thermiques ne pouvaient plus en proposer : plus petites, plus menues, plus légères, moins imposantes, moins impressionnantes, mais plus malignes, plus smart, plus mignonnes et plus charmantes aussi. C’est cette voie qu’a choisie Peugeot, et en voyant l’E-Legend, je m’étais tout de suite dit que ce modèle pourrait tout à fait avoir sa place dans un film d’Andrew Niccol. 

Mais ce qu’on sait, aussi, de la voiture à venir, c’est qu’elle sera non seulement électrique, mais aussi autonome. Et il es probable que ce sera particulièrement le cas des voitures de luxe, comme Rolls-Royce semblait nous l’indiquer en proposant, en 2016, son concept 103EX, qui se passait de tout conducteur.  Mais en regardant la Peugeot E-Legend, qui est l’antithèse de la proposition Rolls-Royce, on peut imaginer autre chose que ce que présentait Renault sur ses derniers concept-cars : non pas des formes futuristes dotées de l’arsenal de capteurs leur permettant d’évoluer seules, sans conducteur, mais au contraire les mêmes technologies glissées sous des formes déjà répertoriées dans l’histoire du design automobile. Il se pourrait, alors qu’on croise un jour des modèles mythiques, désormais dépourvus de chauffeur ou de conducteur, glissant dans un chuintement électrique le long des boulevards désormais silencieux, s’arrêtant à la sortie d’un théâtre le long du trottoir, là où les attendent leurs passagers afin de les prendre en charge. Après tout, il y a déjà quelque chose de ce genre dans l’air, avec les modèles reborn de Jaguar XJ, de Range Rover MK1, avec les barquettes Monza SP1 et SP2 de Ferrari et ce concept Peugeot qui est arrivé, de son côté et dans sa propre dimension, aux mêmes conclusions. Il y a là une voie à suivre. 

Alors, pourquoi pas une Cadillac Sedan Deville du début des années 70 ? Pourquoi pas, en effet, et c’est justement l’idée que développe un clip de Beach House, opportunément intitulé Black car. Alistair Legrand, qui réalise le clip, met en scène le réveil d’une de ces Cadillac comme on les aime, ces longues berlines aux formes un peu brutalistes, avec une face avant très marquée, un capot proéminent constituant un véritable promontoire à l’aplomb d’une calandre au format panoramique, encadrée par une collection de projecteurs, un arrière fuyant, fuselé, lui aussi délimité, de chaque côté, par une ligne lumineuse qui donne à l’auto, vue de derrière, son allure majestueuse. Et puis des vitres latérales sans encadrement permettant, une fois abaissées, de dégager une ouverture continue, sans montant milieu, du pare-brise aux places arrière. Un moyen de déplacement quasiment magique, un tapis volant, meublé de fauteuils qu’on n’oserait même pas imaginer dans son salon. 

 

Sur la profonde et intemporelle musique de Beach House, la Deville semble, telle une Belle au Bois-dormant, anachronique, s’éveiller d’un long sommeil qui l’a laissée, poussiéreuse, oubliée au fin fond d’un parking désert. La boite auto en mode drive, elle sort prendre l’air, et offrir sa carrosserie noire à la pluie pour retrouver son brillant, puis elle part faire un tour en ville, en totale autonomie. On n’est pas dans le Christine de John Carpenter. Cette Cadillac ci ne veut pas de mal aux hommes, elle leur est simplement, et superbement, indifférente. Dehors, il fait nuit, les lumières de la ville se reflètent sur les surfaces vitrées, éclairant doucement un intérieur qui est le vestige d’une conception du luxe qui a, entre temps, disparu. La ville est déserte, mais elle n’est pas morte pour autant. Elle semble animée de son propre mouvement urbain, simplement débarrassée de la présence humaine. Les constructions et les dispositifs ont pris leur autonomie, ils vivent désormais leur propre vie. Ils ne sont plus au service de l’homme, ils sont, par eux-mêmes, quand bien même ils ne se sont pas créés tout seuls. On pense, évidemment, au Transhumanity de JB Dunckel, réalisé par Florent Woods Dubois, et à cette Jaguar en translation, avec passager, mais sans conducteur. Mais la Jaguar, là, n’est qu’habitacle. La Cadillac, ici, serait un organisme, si ses composants étaient faits de tissus biologiques. Ce n’est pas le cas, alors on dira qu’elle est une mécanique. Mais ce n’est donc déjà plus un de ces simples objets inanimés, dont on se demandait, pourtant, s’ils avaient donc une âme. Mais alors, comment ne pas y songer aussi, à propos d’objets à ce point animé d’un mouvement qui, de plus en plus, leur sera propre, comment ne pas leur prêter un esprit, qui s’attache au nôtre, pour peu qu’on en soit pourvu, et nous invite à nous y attacher ? 

Chut, elle s’avance, elle se gare, ses portes s’ouvrent. 

En voiture. 


Post scriptum : 

Depuis la publication de l’article, dont un lecteur a sympathiquement partagé le lien sur Forum-Auto, un autre lecteur, au regard plus aiguisé que le mien, et surtout meilleur connaisseur des multiples déclinaisons des carrosseries des modèles Cadillac  m’a fait remarquer que ce n’est pas une Sedan Deville, qui roule toute seule dans le clip de Beach House, mais une version Fleetwood. Et ce n’est pas sans conséquences, car cette déclinaison, plus classique, ne permet pas d’ouvrir le vitrage sans rupture au niveau du montant central, car les portes possèdent un encadrement. Ce qu’on gagne en rigidité, on le perd un peu en élégance. Oubliez donc la possibilité de se promener, comme dans une Avantime, en position « grand air » si jamais vous avez la chance de monter dans ce modèle précis. Et je remercie donc Philou72, pour avoir fait cette précision, et Deville70, pour avoir partagé cet article sur ce forum, que vous pourrez lire en cliquant ici-même.

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