Le piéton de Paris

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C’est devenu une forme de rituel : le jour où le Président de la République prend ses fonctions, il doit asseoir son autorité en roulant un peu des mécaniques.

Mais pendant qu’on devisait encore sur le modèle choisi par Emmanuel Macron pour parader sur les Champs Elysées, lui nous rappelait qu’en fait, c’étaient deux véhicules que nous devions deviner. Un pour l’aller, et un autre pour le retour. On le sait habile, on le sait aussi soigneux dans la gestion des détails. Il ne pouvait pas bâcler le choix des véhicules dans lesquels (ou au-dessus desquels) il se montrerait à la vue de tous. Le corps du roi doit être exposé, oui, mais s’il l’est dans un engin « parlant », ça lui donnera une toute autre stature, une altitude par rapport au commun des mortels qui devra lever le nez pour entra-apercevoir le président Macron translatant sur la plus belle avenue du monde.

Problème : Macron doit rassembler, large. Très large même; suffisamment pour que non seulement les concepts de droite et de gauche puissent sembler périmés, mais que soient aussi abolies les catégories de majorité et d’opposition. Il le sait, il est élu à la faveur d’un refus du front national. Mais les électeurs ne sont pas prêts à le suivre sur la voie qu’il a tracée dans sa tête. Comment faire ? Affréter des « bus Macron » pour y embarquer tous ceux qui ne se sont pas encore mis en marche ? Ou mieux, y aller en marché forcée. D’où le véhicule de commandement utilisé pour monter les Champs, un Acmat TPK sur lequel nous reviendrons un de ces jours, puisque manifestement, il avait pour objectif de nous faire passer un message. On prendra le temps de le décoder.

 

Mais pour la descente des Champs, faisons un peu d’autosatisfaction, car on avait bien deviné qu’il s’agirait d’une DS7. Et là aussi, il y a peut-être un message. Ou plusieurs. Car en fait, c’est un choix logique, mais paradoxal.

En effet, ça ne se voit pas, comme ça, mais en fait, si c’est une campagne de pub’, elle est un peu en avance, dans la mesure où la DS7 est loin, très loin même d’être mise en vente. Alors si Macron fait la promotion de la marque DS, c’est par l’intermédiaire d’un modèle qu’on peut toucher avec les yeux, regarder rouler et briller sous le ciel pluvieux du 14 mai 2017, mais personne ne roulera dedans, du moins pas avant 2018. Et bien entendu, pour la plupart des français, la DS7 demeurera un objet hors de leur portée. 

Et si ce modèle doit rencontrer le succès, ce sera auprès d’une clientèle qui n’est pas, majoritairement, française. Car en France, minoritaires sont ceux qui ont les moyens de s’acheter un tel modèle, et ceux qui le peuvent, ont tendance à acheter autre chose, d’autres marques, dont les sièges sociaux se trouvent outre Rhin.

 

Dès lors, le DS7 (la DS7) de Macron nous dit quelque chose de ce qui va nous arriver. Elle est programmatique. Derrière le clinquant de la nouveauté esthétique, le changement de façade et la gonflette médiatique, ne demandez pas le programme, et profitez-en pour circuler, car il n’ y aura rien d’autre à voir :  les marques françaises continueront à produire à droite à gauche, à vendre aussi, certes, mais pas ici, pas aux français, ou du moins pas prioritairement. Ainsi, chez nous, DS peut sembler être une marque en perte de vitesse. Plus de nouveautés, une identité visuelle qui ne va pas dans le sens qu’on aurait pu espérer, le kitsch prenant peu à peu la place de l’audacieux, le rêve étant graduellement remplacé par une ambiance premium à la française finalement assez conventionnelle. Les restylages successifs des DS3, 4, et 5 ont montré à quel point les versions d’origine, badgées Citroën, étaient bien dessinées, suffisamment pour qu’on ait du mal à toucher au dessin sans le gâcher, ce qui n’a pas manqué d’arriver. Bref, on pourrait se dire que la marque stagne, végète. Mais si nous étions chinois, nous n’aurions pas la même impression. Nous regrettons que ni Citroën, ni DS, ne propose une grande berline ? Pas de panique, la C6 est là pour ça. Conçue en reprenant des éléments de 508, elle propose à la clientèle chinoise quelque chose à quoi nous échappons, puisque cette néo-C6 n’existe pas sur notre marché. Et à vrai dire, il ne faut sans doute pas qu’on s’en plaigne trop, car de C6, la C6 chinoise n’a que le nom. Pour tous ceux qui ont été, un peu, amoureux de la première du nom, parce qu’elle était atypique, terriblement « Citroën », ce qui est vendu en Chine sous ce nom est, tout simplement, une trahison. Mais voila : ça fait un moment que les français n’ont plus les moyens de s’acheter une telle bagnole, qu’à force, d’ailleurs, ils en ont perdu le goût, et Citroën, comme les autres, a dû s’adapter à ce déplacement du marché, et adopter les goûts d’une clientèle qui a d’autres références, en terme d’usage et en terme d’esthétique. Et on ne compte plus les modèles inexistants chez nous, mais en vente libre en Chine, particulièrement chez DS, dont on peut se demander, de plus en plus, en quoi c’est une marque française, exception faite de la majorité de son actionnariat. 

Nous ne méritons plus que des modèles soient développés pour nous. Parce qu’après avoir délocalisé la production, après avoir déplacé les studios de conception, il se passe ce qui devait bien, un jour, se passer : la clientèle aussi est ailleurs. Si dans les années 80, les constructeurs nationaux avaient besoin de la clientèle française, parce qu’il n’y en avait pas d’autres au monde pour écouler massivement les biens produits, aujourd’hui, si le client français n’a pas les moyens d’acheter, ce n’est pas grave : d’autres s’en chargeront, ailleurs dans le monde, là où la croissance est un mot qui désigne autre chose qu’une vague divinité à laquelle on voue un culte et quelques sacrifices. 

La DS7 a été conçue pour une classe sociale qui, majoritairement, n’existe pas en France, comme beaucoup de modèles haut de gamme. Dans le groupe PSA, elle n’est pas la seule. Le SUV C5 Aircross a été présenté en Chine, et y sera commercialisé bien avant de l’être chez nous. Pendant ce temps, sur les terres européennes, les marques du groupe PSA commencent, comme les autres, tout particulièrement parmi les constructeurs généralistes, à déserter les salons de l’auto. Il faut dire qu’ici, la voiture est un objet du passé. Ca fait un moment qu’on considère qu’une recharge par induction, ou le wifi embarqué, sont des arguments de vente plus percutants qu’un différentiel à glissement limité greffé sur le pont arrière. 

Bref, pour que les constructeurs français envisage la clientèle hexagonale comme une priorité, il faudrait que pas mal de conditions soient réunies. Que le pouvoir d’achat des français soit soudainement nettement accru, qu’ils aient envie, avec ce pouvoir d’achat, d’acheter quelque chose de français, et de cher, ce qui permettrait à ceux qui vivent moyennement bien d’accéder, non pas au luxe extrême (on n’est pas en train de parler d’un SUV Porsche ou Jaguar), mais à quelque chose d’un peu distinctif dans le soin apporté aux détails (le concept, lui, est d’une banalité totale, mais c’est souvent le cas des best-sellers, dans tous les domaines), de bien équipé, y compris de choses qui ne paraissent pas vraiment indispensables, un objet qui a le sens de la mise en scène. 

Ce que Macron nous dit, en somme, c’est ça : « Tu l’as vue, la DS7 ? Eh bien elle n’est pas pour toi. » Tu peux payer des impôts pour qu’on file des grosses aides à PSA quand les actionnaires ont besoin qu’on leur sauve la peau de leur arrière-train, mais eux, ce qu’ils développeront, c’est de l’activité qui a lieu, tout d’abord, ailleurs, et des produits qui n’ont pas pour première destination d’être distribués en France, quand bien même ils capitalisent sur une certaine idée qu’on se fait, à l’international, de la culture automobile française.

Et mine de rien, c’est une constante dans les initiatives politiques de Macron : réussir à faire en sorte que le financement d’Etat soit détourné de ceux qui en sont la source. Les « bus Macron » en sont un bel exemple. Le TGV, qui est le résultat d’un immense investissement d’Etat, est trop cher pour les français ? Qu’à cela ne tienne : on va leur proposer de faire les mêmes trajets, mais en bus, et ce pour le bénéfice d’entreprises privées, qui se sucrent sur le manque de pouvoir d’achat des français qui, eux, financent par l’argent public des lignes de SNCF qu’ils ne peuvent pas utiliser. C’est dommage que les fenêtres du TGV ne s’ouvrent pas, les passagers du TGV pourraient faire des doigts d’honneur à ceux des bus Macron, quand ils les doublent à 300 km/h en descendant pour un petit week-end à Bordeaux ou à Marseille.

Un jour, des express traverseront le territoire hexagonal sans s’y arrêter, de peur que des français désargentés viennent faire la quête sous les fenêtre des TGV remplis de bourgeois voyageant, à l’échelle de leurs moyens, pour pas si cher que ça, bien à distance respectable, mais irrespectueuse, des plus pauvres qu’eux. Que tout le monde l’ait bien en tête, c’est ça, la fameuse « protection » des plus faibles qu’on nous promet : compenser avec des faibles moyens dont bénéficieront des intérêts privés, tout ce à quoi les plus modestes n’accéderont plus, c’est à dire les bienfaits de l’investissement public. 

Finalement, c’est peut-être cela, que nous dit la grande bouche de la DS7, dans sa finition ‘présidentielle’ : préparons-nous à contempler tout ce dont nous serons privés. Ca se passe en douceur, on ne se pose pas encore trop de questions en voyant nos marques investir davantage pour le public lointain que pour ceux qui demeurent les compatriotes théoriques de ces constructeurs. Ce qui se passe, en réalité, c’est que les entreprises françaises peuvent tout à fait se développer économiquement, et se situer parmi les plus performantes au monde, pendant que les français, eux, vont de relégation en relégation. A vrai dire, cette relégation est même la condition qui permet au développement des entreprises de se réaliser. 

On mesure alors le glissement qui s’est opéré entre la première DS – cet engin quasiment spatial, pour ainsi dire tombé du ciel, ce véhicule divin qui, pourtant, était vendu et entretenu dans les mêmes concessions que la 2CV, les clients de l’une et de l’autre cohabitant au sein du même réseau, ayant pour interlocuteur le même concessionnaire, le même mécano, dans les mêmes ateliers – et l’avènement de DS comme marque à part entière, séparée pour de bon de la maison mère Citroën, parce qu’il faut entretenir le client dans le fantasme que quand on achète une voiture ‘premium’, c’est aussi pour ne pas s’asseoir dans la même salle d’attente que les pauvres gens qui roulent en C3. Auparavant le fameux rassemblement des français était, dans une certaine mesure, une réalité, c’est aujourd’hui un slogan politique qui dissimule des intentions qui visent au contraire une séparation hermétique entre ceux qui ont les moyens d’avoir la belle vie, et les autres, réduits à regarder de loin les objets auxquels ils ne peuvent pas accéder. 

Macron du haut du toit ouvrant de sa DS7, aurait pu reprendre à son compte le slogan du premier Iphone, qui était troublant de vérité, et donc de cynisme : « Si vous n’avez pas un Iphone, Eh bien… vous n’avez pas un Iphone ». De la même façon aujourd’hui, la DS7 est le modèle de la vie à laquelle nous n’accéderons pas. Parce que ce que nous gagnerons à travailler, ce sera, strictement, notre vie : de quoi se loger auprès de ceux qui vivent du fait que les autres ont du mal à se loger, de quoi manger, de quoi se déplacer de chez soi au travail, aller et retour, de quoi cotiser aux mutuelles qui protégeront a minima contre les aléas de la vie, qui permettront de ne pas mourir trop vite une fois à la retraite, et puis voila. Et pour se distraire, on ira au bord des autoroutes, comme d’autres allaient au bout des pistes de Roissy regarder les A380 décoller, pour voir passer une DS7, et applaudir à l’audace des entreprises françaises. 

4 Comments

    • Vous avez parfaitement raison, j’ai « un peu » fusionné le calendrier de commercialisation du C5 Aircross et celui du DS7 Crossback.
      Ce n’est pas tout à fait un détail, mais puisqu’ici le propos est plus politique, ça ne change pas grand chose au problème : la France n’est pas le territoire sur lequel ce genre de produit peut le mieux rencontrer son public. Et ce d’autant plus que finalement, beaucoup de ceux qui roulent dans des véhicules de ce prix là se le font financer par leur boite, qui pourrait rechigner à opter pour des modèles DS, dont la dépréciation sera incertaine.

      Mais vous avez raison de pointer la faute, et c’est tellement appréciable quand c’est fait de façon conviviale et plaisante ! Merci beaucoup…

  1. je conseille au rédacteur de ce texte de voyager un peu hors de l’hexagone

    • Volontiers ! Enfin, dans la mesure de mes moyens, quand même. Et ça dépend où.

      Mais je demanderais quand même : pourquoi ?

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