A l’arrière des berlines

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Quoi, on se laisserait dicter le contenu par l’actualité ? Ce ne serait pas exactement le genre de la maison. N’étant payé ni par Ferrari, ni par LoveFrom, on ne se sent pas vraiment investi d’une quelconque mission de sauvetage de la Luce. Mais ne réclamant du lecteur aucun abonnement et ne lui imposant aucune publicité, on ne se sent pas non plus contraint à aller dans le sens de l’opinion commune consistant à bien bien se lâcher sur un modèle dont la postérité s’alimentera sans doute précisément au gigantesque bashing dont il fait l’objet. Sur cette polémique qui fait tellement l’unanimité qu’elle n’en est même pas une, c’est à qui trollera l’autre : Ferrari excite la médiasphère, qui réagit exactement comme il le faut. Ca s’exclique, ça consulte et dislike à tour de bras, ça fait des vues, de l’engagement. Pour tout le monde, c’est tout bénéf’.

Qu’on se rassure. On va s’en occuper de la Luce. Mais franchement, ça peut attendre. On ne battra sans doute pas le record de vues mais ça n’a jamais été l’objet de ce blog.

Pour le moment, reprenons contact autour de motifs qui nous ont souvent réunis dans ces articles : Volvo, et les images en mouvement. Je ne pense pas ici à la marque chinoise qui porte aujourd’hui ce nom, même si à vrai dire il y aurait des choses intéressantes à en dire, mais à celle qui, jadis, a créé, produit et distribué des modèles singuliers, fondés sur des valeurs inhabituelles dans le règne automobile, de bienveillance, de responsabilité, des automobiles dromadaires autant qu’armoires normandes, tant abri anti catastrophe que domicile mobile, des partenaires fidèles, des serviteurs discrets mais tenaces, un peu ce qu’est Passepartout pour Phileas Fogg, Sancho Panza pour Don Quichotte, Alfred Pennyworth pour Bruce Wayne ou Bernardo, pour Don Diego de la Vega.


Ca tombe bien, car en avril on découvrait un clip musical illustrant visuellement Stuck, de Saint Harison, un très court métrage réalisé par Gabriel Dugué, dont le personnage principal est une berline 850 en apparence pleine de bonnes intentions. Le chanteur de Southampton, lui, passe au second plan, victime collatérale d’un scénario qui le met à la merci d’une simple automobile suédoise, bien sous tout rapport, ce genre de bagnole à laquelle on donnerait le Bon Dieu sans confession, insoupçonnable, innocente par essence. Pas une T-5R bien sûr, l’effrontée de la famille, sans doute dévergondée au cours d’un voyage scolaire en Allemagne où on lui aura appris les mauvaises manières. Non, une 850 basique, dans son jus, c’est à dire encore tout à fait présentable sans pour autant épater la galerie. Ce genre d’automobile qu’on trouve encore dans les campings de province, attelée à une caravane des années 90, paisible tracteur et bonne à tout faire qui permet à la petite famille de vivre sa vie de tous les jours durant l’année et, l’été, de mettre le quotidien à distance respectable. Ca dort dehors, ça ne réclame qu’un entretien sommaire. Comme un vieux chien, c’est de plus en plus lent à la détente mais vaille que vaille, ça accélère peu à peu sur la file de droite de l’autoroute et une fois lancé, ça mène son bonhomme de chemin sans coller la honte à la petite famille.

La 850, c’était l’esprit Volvo adapté à l’air de son temps. Elle ne cédait à aucune mode, demeurant bien boxy comme ses ancêtres, au point de pouvoir être confondue, de loin, avec la 940. C’est de face qu’on pouvait le mieux les distinguer mais, les choses sont ainsi faites qu’on les voyait assez rarement débarquer dans le rétroviseur. Une différence important tout de même, à l’avant : si on s’en approchait on se disait que le mot « aérodynamisme » avait été prononcé pour la première fois chez Volvo, le capot plongeant un peu plus, les phares étant un poil plus fins. Le profil, plus compact, demeurait très anguleux mais les volumes étaient articulés de façon plus dynamique ; d’où la déclinaison carrément méchante, qui ne semblait pas être une greffe contre nature, mais une forme d’accomplissement.


Mais tout en s’adaptant à son époque, la 850 conservait les gènes caractéristiques de sa famille, son allure costaude, son côté accueillant, comme si portes ouvertes elle invitait les passants à venir trouver dans son habitacle simple, mais confortable, un refuge contre ce que les années 90 avaient, dans la lignée de la décennie précédente, d’inquiétant. Viens donc mon enfant, installe toi sur ma banquette en cuir, pose ton coude ici, mets ta ceinture, cale ta tête contre ce montant, entre la vitre de la porte et la custode, dans l’angle formé avec le généreux appuie-tête, retrouve la confiance qui était la tienne lors des dix premières années de ta vie, durant lesquelles tes déplacements se faisaient avec chauffeur, ta place étant nécessairement passagère. Pris en charge, accompagné, conduit, installé et déposé des points A aux points B de ton existence, sans avoir à consulter d’horaires, de tarifs et d’itinéraires, concentré sur le nombre de 2cv vertes croisées dans le paysage, sans retouche1, le kilométrage déjà abattu, la répétition lancinante du « C’est quand qu’on arrive ? », le tachymètre observé de loin en espérant que l’aiguille finisse par la dépasser, la barre des 100. km/h.

A l’arrière des berlines, les enfants sont les rois des scélérats. Rien à glander, ils translatent dans le monde comme se déplacent les substances précieuses et les êtres irremplaçables. Mais ce que les Volvo ont de particulier dans le règne automobile, c’est que ce sentiment de protection parentale qu’offrent les places arrière des automobiles, elles l’offrent aux plus grands, comme si la marque avait compris que les peurs enfantines disparaissent d’autant moins qu’elles sont ravivées, la vie durant, par la disparition de ceux qui étaient censés nous protéger, au premier titre desquels, les parents bien sûr. Freud écrivait que la mort du père, c’est la naissance de Dieu. La religion n’est pour lui rien d’autre que la sublimation de la peur panique face à la perspective de devoir vivre sa vie par soi-même. Mine de rien, une Volvo, c’est à peu près ça aussi., sauf qu’elle est trop modeste pour se prendre pour Dieu. En réalité, elle est mieux que ça : c’est une mère louve. Une protectrice que rien, jamais, ne peut mettre à terre. Une force tranquille qui sera toujours là pour se dresser telle un rempart contre tout ce que le monde peut comporter de périls. C’est la raison pour laquelle, encore adulte, on sent par instinct qu’à l’arrière d’une Volvo, rien de grave ne peut nous arriver.

Quand je regarde un film, quel qu’en soit le format, je finis toujours pas me demander ce qui habitait son concepteur. Pas forcément en termes d’idées, parce que les idées, c’est bon pour les philosophes, et encore, pas tous, mais plutôt de sensations, d’intensités, d’énergies et, plus largement, de formes. Et quand j’ai compris que le motif principal de ce clip était une portière ouverte, comme une invitation, je me suis très fort demandé ce que Gabriel Dugué avait en tête, en réalisant ce très court métrage. Et ce qui est intéressant, c’est que ce motif, c’est très loin d’être la première fois qu’on le voit dans sa filmographie. C’est au contraire un élément tellement récurent qu’on peut le considérer comme une constante, un trait de caractère, presque une signature. Et quelque chose me dit que si le cinéma est par définition l’art du mouvement, alors si un cinéaste ouvre si souvent les portes des bagnoles qu’il filme, c’est qu’il nous invite à prendre place, à bien s’installer et à se laisser conduire, sans chercher à prendre le volant.


Et ça tombe bien, parce que c’est très exactement le pitch de Stuck. Une machine mouvement, incarnée par cette Volvo 850, ouvre grand sa portière pour que Saint Harrison s’installe dans son habitacle et se laisse conduire. Dans la diégèse de la chanson et du récit filmé, c’est une métaphore du transport amoureux. Pour résumer très fort : un homme qui s’est fait larguer oscille entre le désir de replonger dans ce qui l’a fait souffrir et le refus définitif de revivre un jour une pareille douleur. D’où cette voiture grande ouverte sur la route, dont les paroles nous disent assez clairement où elle mène, et l’hésitation à accepter cette invitation. Parce que, tout de même, c’est confortable là-dedans, mais en même temps, c’est pas pour rien qu’on y a installé des ceintures de sécurité : tout le monde le sait : les histoires d’amour finissent mal, en général.

Venant d’un réalisateur qui ouvre si souvent les portes des bagnoles qu’il met en scène, on se dit que ce personnage peut être vu lui-même comme la métaphore du spectateur, et qu’à travers lui on est soi-même happé par l’habitacle, et transporté par le mouvement du film, sans pouvoir choisir où on va, ni l’itinéraire qu’on va suivre.

Dès lors, ce n’est pas un hasard si c’est une Volvo qui se trouve au centre du clip de Gabriel Dugué : de tous les modèles de bagnoles, les berlines Volvo de cette époque sont celles auxquelles on pourrait faire une confiance aveugle. Et c’est tout l’enjeu ici, parce qu’en l’occurrence, cette 850 a quelque chose d’Annie Wilkes, l’héroïne de Misery. Et que ce soit chez Stephen King ou chez Rob Reiner, ce n’est pas exactement le genre de soignante entre les mains de laquelle on rêve d’être confié. Bref, pas la peine d’en dire plus, le film se suffit à lui-même.

Finalement, autant la conduite autonome a toujours quelque chose qui relève du profond ennui dans la vraie vie, parce qu’on sait bien que derrière le déplacement mains libres il n’y a en somme que des algorithmes, du repérage dans l’espace et du calcul, autant la chose devient intéressante dès qu’elle concerne des modèles dont tout le monde sait bien que, pour se mouvoir par eux-mêmes, il leur faudrait ce qui caractérise en propre l’être humain : une volonté.

Or, la volonté, c’est souvent ce que filme Gabriel Dugué. Dans Stuck, c’est une évidence puisque toute la tension du film se nourrit du conflit de volontés qui habite cet homme qui sent, ou qui sait, que monter dans cette voiture est en même temps ce qu’il désire profondément, ce qui le nourrit, et ce qui l’amène tout droit à un crash-test sans doute fatal. Tout en lui est attirance et résistance. C’est aussi la volonté qui est au centre des spots publicitaires réalisés par Dugué, l’élan vital qui incite à se mettre en mouvement. Dans son film tourné pour Reebok par exemple, il met en scène la marque dans un flux d’énergie permanent, qui ne se concentre pas sur la pratique sportive en elle-même, mais se diffuse dans les attitudes, la gestuelle, la façon de se tenir, d’être en relation avec les autres dans des moments simples : un rendez vous sur un parking autour d’une Saab 9000, une coupe de cheveux. Ici, le montage fait plus de sport que les personnages, il donne le tempo à la force de vie qui traverse tout le spot. La voiture, elle, est un lieu de partage, d’invitation, un espace ouvert sur le monde, un salon qui protège sans enfermer. Et pour Reebok comme dans ses autres films, on retrouve ces motifs, singuliers : les portières grand ouvertes, et la banquette arrière sur laquelle on se blottit.

Même principes mis en oeuvre dans le spot associant Ninho et Adidas, autour d’une série 5, une E39 juste comme il faut, ni trop ni trop peu, posée entre les barres d’immeubles comme un signe de ralliement et un lieu de rassemblement ; pour une fois dans un clip, la BM est statique, c’est tout l’univers qui gravite autour d’elle et la pénètre qui est en mouvement. Soudain, le tachymètre cardiaque grimpe dans les tours quand on suit à la trace le cul d’une BX, et pas n’importe laquelle ; une GTI, noire comme Tornado, qui file à très vive allure dans des rues étroitisées par la focale, certes, mais pas vraiment prévues pour ça non plus, crew à bord, posse en goguette enjaillé par la musique qui sort du sound system Citroën. Ici aussi, festival de portières ouvertes et de banquettes refuge, comme on pose un sofa dans le hall de l’immeuble pour mieux tenir le coin. Et si Gabriel Dugué met en scène Ninho, c’est parce qu’il entretient un rapport sincère avec le rap. La collaboration avec Saint Harrison est un peu un itinéraire bis dans ses habitudes musicales. Le chanteur Sotonian fait penser, très fort, à Sam Smith. Et si ça colle très bien au caractère spécifiquement tragique de Stuck, ça n’est pas représentatif des habitudes musicales de Dugué, qui orbitent plutôt autour de la planète rap.

Alors quand il met en scène Prince Waly, on sent que Gabriel Dugué est dans son élément, un rap européen, français bien sûr, mais « pas seulement », comme on dit sur BFM. Dans Belly, on se croirait dans les quartiers populaires d’une grande ville Anglaise, alors que le clip est tourné à Pantin, aux Courtillières, dans la cité des Fonds d’Eaubonne. A quoi on reconnaît que le réalisateur joue à domicile ? Au sens du détail, et au montage qui utilise des inserts quasi documentaires. Encore une fois (mais c’est une constante), le choix automobile est pointu. Une série 7 vandalisée, portière grande ouverte, comme il se doit, fait divers local qui sert de point d’ancrage au récit, et en contrepoint, des plans en mouvement montrant le rappeur assis sur la banquette arrière d’une Mitshubishi Eterna ZX, dont on ne voit que la vitre arrière et, en arrière plan, la custode, détails qui suffisent à installer presque subliminalement, l’idée qu’on n’est pas en France, par les moyens du choix du lieu, des bagnoles, et le soin mis à peaufiner tous les détails. C’est à ce niveau de profondeur qu’on reconnaît les réalisateurs en qui on peut avoir confiance.



Ca vous a plu hein, vous en d’mandez encore ? Eh bien écoutez l’histoire de Sébastien, Jennifer et Benoit.

Parce que quand on dit qu’il y a dans le cinéma de Gabriel Dugué une forte tendance documentaire, on ne l’affirme pas tout à fait par hasard : à côté des clips, en parallèle des publicités, on trouve aussi une passionnante série de courts métrages, qui participent à un projet général intitulé Boucan. Trois courts métrages, trois personnes, autant de rencontres. Jennifer, drifteuse, et sa Nissan S13. Sébastien, ses épaules, son bras, sa Honda, qui n’a que deux roues, et son VW Taro, qui en a quatre. Et Benoit, qui est bien trop jeune pour conduire, mais qu’on suit, écoutant la musique qu’il mixe, casque sur les oreilles, assis à l’arrière de la voiture familale, Benoit qui utilise aussi le lecteur cassettes du Kangoo pour partager avec ses potes ses montages musicaux, comme Gabriel Dugué partage, lui, ses montages audiovisuels. L’esthétique fait penser au grain de Chloé Zao dans The Rider, tout particulièrement dans le plan qui saisit Sébastien sous la douche, comme on découvre Brady dans la sienne. Jennifer pratiquant le drift, il est naturel que certains plans fassent penser aux moments les plus sensibles, et donc les moins délirants, de Fast & Furious. Et si le travail de Gabriel Dugué doit quelque chose à cette saga, même si c’est de façon très éloignée, c’est le sens de la famille, de l’amitié, et le regard porté sur ces héros dont l’héroïsme est une conquête de haute lutte. Le plan qui découvre Benoit approchant peu à peu, saisi depuis la place du conducteur du Kangoo est chargé de la même énergie joyeuse que les moments les plus enthousiastes de Billy Elliot. Tout est incroyablement beau, de l’image à l’engagement du réalisateur dont tout montre le temps passé auprès de ceux qu’il filme, l’amour qu’il leur porte, le regard qu’il promène sur leur environnement, leur vie, leur être de façon générale.

Ces portraits sont des moments précieux, des portes entrouvertes sur des inconnus qui, soudain, le sont un peu moins, un entrebâillement donnant sur le réalisateur lui-même aussi car, de toute évidence, ces autres mondes sont aussi son univers, à lui. On retrouve dans sa façon de filmer et de mettre en lumière quelque chose qu’on avait déjà évoqué chez Elias Ressegatti, dans sa série de courts métrages intitulée Future Classics. Simplement, l’attention ici est inversée : le cœur du cinéma de Gabriel Dugué, c’est l’humain, et la voiture est un des intermédiaires pour toucher à cette humanité. Chez Elias Ressegatti, dans le fond, il s’agit aussi d’éclairer des êtres, mais c’est en tant qu’automobilistes qu’ils sont mis en lumière. Il y a, aussi, dans cette attention portée aux personnes, à leur présence physique, avec tout ce que ça peut avoir de très impressionnant dans la proximité partagée, dans l’amitié ressentie, le respect manifeste, dans cette intensité qui fait penser au travail photographique de Hervé Lassince. Une distance juste, l’art de mettre la forme en paravent entre l’œil et les êtres, pour former le regard, l’orienter correctement, comme un chauffeur prendrait le volant et déciderait lui-même de la destination, et de la route. Parce que dans le fond, la matière que travaillent Dugué, Zao, Ressegatti et les autres, ce ne sont ni les êtres humains, ni les bagnoles, c’est le cinéma.

Parfois, lire un livre, naviguer du regard dans un tableau, écouter de la musique ou, bien sûr, regarder un film, nous connecte à d’autres que nous, comme si on prenait place à bord d’un être qu’on ne connaît pas pour faire une virée dans le monde tel qu’il est quand on l’observe depuis son point de vue. Parfois, les oeuvres sont aussi le véhicule dont on a besoin pour revenir à soi. Gabriel Dugué m’a redonné envie d’écrire, ce qui ces dernières semaines n’arrivait pas si souvent. L’envie de prendre le temps de regarder ce qu’il fait, le désir de laisser le boulot prendre un peu de retard pour accepter d’entrer à l’arrière de sa bagnole pour partager un bout de route. La pompe à carburant est réamorcée.

Il va y avoir matière à lire.


Et pour finir, un petit échantillon de ces motifs qu’on trouve partout dans les films de Gabriel Dugué. Passagers arrière, regards portés sur le monde qui défile, portes ouvertes invitant le passant à devenir passager


  1. Clairement, si vous avez moins de 55 ans, il est vraiment très très peu probable que vous ayez la réf’ ! ↩︎

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