Mangusta’s dancer

In Art, Clips, Jack-Antoine Charlot, Mangusta
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A propos de :
I had to leave
vidéo-clip réalisé par Jack-Antoine Charlot,
pour le titre de S+C+A+R+R

And you can dance
For inspiration
Come on
I’m waiting

Il faut un début à toute chose

Tel Platon en chemin vers l’outre-monde des Idées, ce vers quoi on roule, GPS débranché, se fiant uniquement à l’art peu à peu aiguisé d’aller de ressemblance en ressemblance, ce sont des formes. On peut donner à cette façon de faire bon nombre de noms. « Identification des schémas », comme dirait William Gibson, « philosophie », comme on dit en terminale. Il n’y a pas un territoire qu’on ne puisse explorer grâce à cette lampe torche : le pays des concepts, l’univers des nombres, l’espace des fonctions, la galaxie des accords pentatoniques, le continent des lois de la physique, le monde des sports, le cosmos des mots, la planète des signes, le paysage des carrosseries. Gamin, j’ai découvert la philosophie en scrutant dans les embouteillages, menton ventousé sur le dossier de la banquette arrière, regard rasant la plage arrière traversant le signe extérieur de richesse que constituait alors la trame de la lunette dégivrante, les mille et une façons d’organiser deux phares ronds et une calandre. Je faisais mes gammes d’observateur. Je remarquais comment quelques centimètres de plus peuvent tout changer, comment un motif peut évoluer, je repérais des marques, puis des designers qui savaient créer des filiations de formes, qui maîtrisaient les techniques permettant d’extraire d’un jeu de lignes, d’un vocabulaire de volumes tout ce qu’il a à donner, en extraire l’essence, et atteindre parfois la pure forme. j’ai compris que ce moment n’était pas forcément une bonne nouvelle car il est le préambule de la dégringolade : on ne peut rester indéfiniment au sommet de son art, à moins de mourir là, bêtement, au point culminant. Bref, j’arrivais en terminale plutôt bien armé pour affronter la philosophie. Sauf que je ne le savais pas, et que ce n’est que plus tard que j’ai compris que tout ça était, depuis toujours, une seule et même chose.

Encore aujourd’hui, quand j’observe des formes se faisant écho, qu’elles soient abstraites, matérielles, cinématographiques, conceptuelles, génétiques, narratives, rythmiques ou argumentatives, ça me fait en gros l’effet qu’éprouve Duncan McLeod quand il décapite un de ses semblables. Je pense que chacun visualise mieux maintenant ma vie intérieure.

Dancing with tears in my eyes

Ce processus, je l’ai vu se mettre en œuvre dès que j’ai découvert le clip animé que Jack-Antoine Charlot a réalisé pour faire corps, visuellement, avec le I had to leave de S+C+A+R+R. D’abord parce que ce mini-métrage est le second volet de la collaboration entre le musicien et le réalisateur, puisqu’un an plus tôt, on découvrait, déjà bien bien excité, le clip de The Rest of my days, qu’on aurait pu chroniquer ici, malgré l’absence de toute voiture dans son paysage numérique, tant ce petit film est un hymne au mouvement. Et je suis souvent tenté de partager ici la forme qui est la véritable divinité devant laquelle s’agenouillent tous les adorateurs de bagnoles : le mouvement. Et le mouvement, manifestement, Jack-Antoine Charlot a bien saisi ce que c’est, au point de pouvoir le restituer à l’écran, et par cet intermédiaire, l’insuffler dans les cellules de celui qui regarde, posé sur son fauteuil de bureau, ce corps artificiel danser comme peu de corps réels peuvent, ou oseraient, le faire.

Il y avait dans The Rest of my days une sorte de réminiscence de moments de jouissance passés à regarder des corps a priori pas faits pour ça danser naturellement, sans entrave, libérés de tout ce qui devrait, si ces corps étaient le mien, empêcher une telle grâce. Quelque chose dans ce moment hors de l’espace-temps habituel me faisait penser aux réalisations de Rob Leggatt, pour The Avalanches (Since I left you), pour Dirty Vegas (Days go by) ou pour les géniales publicités réalisées pour le déodorant Right Guard. A chaque fois, la mise en scène prenait un corps, et le lançait dans un mouvement inespéré. Or c’est un peu ça qu’on cherche, non ? De l’inespéré.

Le corps irréel dansant dans The Rest of my days appartenait déjà à ce qu’on n’osait pas attendre. Parce qu’il était a priori impossible, qu’on le repérait immédiatement comme tel, l’image ne laissant aucune ambiguïté sur la nature artificiellement numérique de ce danseur, et parce que pourtant, il semblait tellement « là », si présent, si naturellement réel qu’il était impossible de ne pas l’accompagner du regard dans toutes ses petites combinaisons de mouvements gracieux et souples. Et tout le truc de ce clip semblait visuellement consister en l’association d’une matière numérique brute de décoffrage, ne cherchant pas à produire l’illusion du grain de peau hyper réaliste, et d’une mise en mouvement absolument parfaite, allant chercher dans le jeu et la synchronisation des articulations, des rebonds, des appuis sur le sol, une justesse tellement irréprochable que le regard serait contraint à voir là quelque chose de réel, et non le fruit d’un calcul.

Notre vie n’est que mouvement

Et pour ceux qui sont sensibles à ce genre de trucs, je voyais dans les déhanchements de ce danseur, dans ses petits pas, dans ses rotations, mais aussi dans la manière dont son pantalon exactement un poil trop ample suit ses mouvements tout à fait naturellement, une justesse qui me faisait penser à la façon dont le Buggy de Gorillaz, dans 19-2000 (réalisé par Pete Candeland et Jamie Hewlett), absolument irréel, rebondit à la perfection sur ses suspensions souples, un peu tassées par le poids de ses passagers virtuels, chaloupant sur ses grosses roues dans un mouvement tellement crédible qu’à aucun moment l’esprit ne se dit, devant ces images, que ce ne sont que des images. Pareillement, quand on regarde évoluer le danseur de Jack-Antoine Charlot, avec son pull un poil trop court, dévoilant dans le flow de sa gestuelle Vogue un petit bidon irrésistible, on ne sent pas le droit de le renvoyer à son univers fait de calculs informatiques : il doit exister, sinon on n’aurait pas à ce point envie de se blottir dans ses bras, pour que d’une voix juste assez rauque pour ressembler au ronronnement paisible d’un V8, il nous souffle à l’oreille un mot justifiant cette étrange intimité : « Radiateur ».

Et The Rest of my days, dans sa mise en scène et sa chorégraphie qui font par moments penser à ce que Camille Hirigoyen et Julien Choquart (alias J.A.C.K.) ont réalisé pour le Christine de Christine & the Queens, permet de réaliser à quel point celle-ci gagnerait à être artistiquement déréalisée, à n’être qu’une créature qui apparaît sur scène ou sur écran puis s’évanouit dans un univers parallèle auquel on ne veut surtout pas avoir accès. Les bagnolards savent ça : les mythes automobiles aussi sont des êtres qui ne se plient pas à la vie quotidienne, aux attendus de la routine habituelle. Ils font exception, parce qu’ils viennent d’un autre monde, font une brève apparition dans le nôtre, puis disparaissent comme le font, une fois dans une vie humaine, une poignée de comètes.

Kiki, do you love me? Are you riding?

Parfois, l’inespéré nous tombe dessus en double dose. Car par deux fois il nous aura été donné de voir l’incarnation de S+C+A+R+R se mettre en mouvement. Et comme les cadeaux, parfois, semblent tomber du ciel, cette fois-ci c’est en extérieur que ce corps se tient, prenant le temps de laisser la musique de I had to leave l’habiter peu à peu, l’investir et le recharger suffisamment pour qu’il puisse, enfin, se lancer.

Et ici que la connexion des univers se fait :

Car après avoir mis l’univers de sa créature cul par dessus tête, la caméra de Jack-Antoine Charlot récupère son private dancer au volant d’un véhicule dont plus on le découvre, plus on se dit que c’est cette bagnole qu’il lui fallait, et pas une autre. Parce qu’on a déjà évoqué, il y a quelques semaine, la Pantera mise en scène par Victor Vanger, missile automobile déjà rarement invité dans ce genre d’exercice, mais cette fois-ci c’est son ancêtre, moins connue, plus exclusive, plus brutalement raffinée, que conduit notre héros. Et c’est ainsi qu’on découvre une De Tomaso Mangusta, tout droit sortie du Crash de Cronenberg, filant tout droit dans un univers réduit à sa plus simple expression : une surface plane pour poser les quatre roues et au-dessus, le ciel étoilé. Inconnue au bataillon ? Pas tout à fait. Car la Mangusta était la bagnole, gris métal, que Tarantino associait à Bill, et c’est aussi dans une Mangusta jaune que Kylie Minogue traversait le clip de son probable meilleur titre, Can’t get you out of my head. Ici, c’est un modèle rouge et cabossé qui accueille son passager, se laisse poser les mains sur le volant, tout en taillant la route par elle-même, laissant le danseur libre de ses mouvements. Les deux font, exactement, la paire dans leur allure finement disproportionnée, dans le décalage délicat qu’ils entretiennent entre ce qu’ils pourraient être et ce qu’ils sont. Et comme c’est un vrai film, la Mangusta devient moyen de mise en scène, permettant de réaliser, en version ultra réussie, un challenge drakien propulsé dans un univers idéalement dimensionné pour ce genre d’exercice, ajoutant aux figures chorégraphiques de ce Fred Astaire 2.0 un motif supplémentaire, populaire et élitiste à la fois. On l’avait dit, il s’agit ici de réunir les meilleurs des mondes.

Est-on surpris de voir ce miracle s’accomplir ? Pas tout à fait. Loués soient les prénoms singulièrement composés, ils sont plus faciles à mémoriser. j’avais déjà rencontré celui-ci il y a 8 ans, en me demandant qui avait réalisé le clip de Palest Winter Light, de Pacovolume. Déjà, on y croisait référence automobile bien choisie (une Peugeot 504), et pole dance, sous un ciel tricolore dessiné par des avions de chasse. Déjà, même si tout ça était filmé dans ce qu’on a coutume d’appeler « la réalité », musique et images s’associaient pour téléporter un corps dansant dans un ailleurs qui puisse lui servir de refuge. Il y a dans le monde tel qu’il est quelque chose qui entrave le corps. Et Jack-Antoine Charlot semble détenir les clés d’un autre espace, dans lequel ni la pesanteur, ni le regard, ni la pesanteur du regard ne sont plus un problème. Mais en regardant encore une fois cette 504 déposer sa passagère devant sa piste de danse, j’ai de nouveau l’impression d’avoir du sang écossais qui coule dans mes veines rajeunies alors que je glisse dans son fourreau mon épée encore chaude d’avoir tranché une carotide, une moelle épinière, et la vie éternelle qui allait avec.

Tout était déjà là. Les éléments de cet univers étaient déjà positionnés pour qu’il se matérialise enfin sous cette forme accomplie. Comme les pièces d’une mécanique, les exo-planètes d’un nouveau système solaire qu’on pourrait en levant la tête observer et dont on commencerait à peine à saisir les engrenages. Il y a là un vocabulaire, des motifs, des articulations. Il y a en somme un langage, dont on est bien obligé maintenant, d’attendre les futures configurations.

Tout ça n’est qu’une histoire de formes.


Dédicace, toute spéciale, à Jérémie B., pourvoyeur important de belles choses dans ce genre, sans qui une majeure partie du contenu de cet article me serait, à moi-même, inconnue, ce qui le rendrait tout entier impossible.

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