Le Triumph de la vie

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S’il y a une leçon que l’histoire de la mise en scène cinématographique des voitures nous enseigne, c’est celle-ci : il n’y a aucun modèle, y compris parmi les plus loupés, qui ne puisse être magnifié par l’objectif d’une caméra.

S’il existait un concours des bagnoles les plus ratées, la Triumph TR7 pourrait aisément prétendre au titre, tant on a du mal à comprendre que, du début à la fin de sa gestation, personne n’ait osé lever la main pour émettre, disons, ne serait-ce qu’un doute sur le dessin de la chose. A la rigueur, on peut se faire à la silhouette déséquilibrée du cabriolet extrapolé en 1979 de ce coupé : moins il y a de carrosserie, moins on rencontre de formes disgracieuses. Mais le coupé apparu en 1975 est déconcertant, tant il semble être le résultat d’un bricolage d’éléments pré-existant; ce qu’il n’est pourtant pas. Plus étrange encore, on a l’impression que le coupé est construit sur la base du cabriolet, et que pour des raisons économiques, on a dû conserver les portes, le coffre et les ailes. Mais non : tous ces éléments, si mal dessinés, sont le résultat non pas de contraintes de production, mais d’un dessin volontaire ; à se demander si, chez Lotus ou MG Motors, ils n’auraient pas payé un designer pour aller couler la maison concurrente.

On en est donc à ce point de laideur et d’insulte à l’histoire de cette marque, qui avait su jusque là créer de petites voitures de sport comme, aujourd’hui, on ne pourrait plus en faire.

On est donc un peu surpris de retrouver ce modèle dans un clip du trio L’An2000, intitulé The Light, réalisé par Benoît Aubert et Guillaume Heulard. Double surprise à vrai dire, parce que ce modèle ne court plus les rues. Et il les court d’autant moins qu’il était particulièrement peu fiable, ayant souffert des conflits sociaux qui agitaient la marque dans les années 70. Autant dire qu’un modèle encore capable aujourd’hui de démarrer son quatre cylindres et d’entraîner les roues arrière doit être accompagné d’une équipe de maintenance pour que son conducteur soit à peu près certain d’arriver à destination. Alors, envisager de partir, comme dans ce clip, dans une zone quasiment extérieure aux territoires cartographiés, c’est ce qui s’appelle aimer jouer avec sa vie.

Mais voila, la caméra transforme tout, et cet engin disgracieux, parce qu’il fait ce pour quoi il a été conçu – abriter en lui, mais aussi transporter ses passagers vers une destination où ils se sentiront mieux qu’en leur point de départ, permettre aussi de s’arrêter, d’ouvrir la porte et profiter des alentours, de rouler coude à la portière – se transforme en véhicule d’autant plus intemporel qu’il roule vers une étrange source de vie éternelle.

C’est bien là le cœur de ce scénario : quelque part dans une zone désertique, se trouve une source d’énergie qui, parce qu’elle semble défier les lois de la physique, est peut-être bien l’origine même de la vie, auprès de laquelle toute forme vivante abîmée pourrait trouver secours. Dépassant l’entendement et le crédible, elle se tiendrait, là, un peu au-delà de la portée du plus grand nombre, apte à effacer, chez ceux qui font l’effort de la rejoindre, les méfaits du temps.

Une fois qu’on a compris quelle est la nature et le pouvoir de ce lieu, on comprend par la même occasion le mal dont sont porteurs ceux qui entament le voyage pour cette destination. Ils souffrent, leur corps court à sa perte, et à la leur par la même occasion. Ils ont besoin d’un remède, d’un regain de vie, d’une mise à jour cellulaire, d’ondes porteuses d’une éternelle jeunesse, quelque chose qui donne à leur présence au monde une espèce de stabilité, d’indifférence au passage du temps. Une permanence en somme.

La TR7 devient, alors, le véhicule idéal pour un tel voyage. Issue d’une famille qui a constitué, défini, le classicisme automobile, elle est pourtant une mutante au sein de cette lignée, comme si ses gènes avaient brutalement dévié de la ligne que leur avait toute tracée leur fantastique hérédité. On dit souvent que si on ne sait pas d’où on vient, on ne peut pas savoir où on va. Ce n’est pas si sûr : à trop bien savoir quel est le point de départ de ma trajectoire, on peut craindre que je n’aille, dès lors, nulle part, marchant à reculons, le regard braqué sur cette source qui définit le voyage comme un éloignement. L’origine ne définit pas la destination. La TR7 a beau être membre d’une marque aux prestigieuses ancêtres, elle ne peut elle-même devenir classique qu’à condition de ne pas leur être semblable. Génétiquement, elle est déviante; esthétiquement, elle relève de l’art dégénéré.

Mais, justement. Ne peut être dégénéré que ce dont on peut reconnaître la généalogie. Si la TR7 semble si laide, c’est parce qu’elle est porteuse d’un nom qui l’apparente à des modèles incomparablement beaux. Elle est en somme d’autant plus disgracieuse qu’elle appartient à une marque dont le nom évoque, précisément, la grâce automobile. Si les formes ont une vie (et elles en ont une), la TR7 est un brusque retournement sur elle-même de la forme qui a pour nom Triumph. Elle est la brutale injection de formes nouvelles dans cette enveloppe formelle devenue classique, des formes à ce point nouvelles qu’on n’a pas encore réussi à s’y faire, peut-être parce qu’on ne s’y est pas encore suffisamment confronté.

L’appréciation esthétique est parfois un voyage vers la source puissante de la vie des formes. C’est en s’exposant aux formes nouvelles qu’on renouvelle en nous le goût. C’est en tournant en rond dans le vase clos du soi-disant « bon goût » qu’on dévitalise nos sens et notre aptitude à être réceptifs à la beauté.

De fait, tout en inscrivant dans l’espace non répertorié de l’imaginaire cet immense émetteur pyramidal d’ondes vitales, Benoît Aubert et Guillaume Heulard mettent en scène, aussi, la façon dont les formes nouvelles irradient le regard, et le renouvellent. La TR7 n’est pas en phase avec notre regard, mais peut-être est-ce à notre regard d’aller vers elle.

Ce chemin, c’est celui auquel ce clip invite. Mieux, il en est à son tour le véhicule. Benoît Aubert et Guillaume Heulard sont à l’avant, pilote et navigateur à la fois. Il reste néanmoins un peu de place dans l’habitacle pour y glisser notre regard. Bonne nouvelle, ce genre de passager peut se glisser, en gros, partout.

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