Parce que nous sommes humains, nous pouvons nous permettre d’être tout à fait paradoxaux. Nous aimons les choses et leurs contraires, les expériences qui polarisent notre sensibilité pour mieux l’aiguiser, en affuter le fil au point que, comme une corde tendue à l’extrême, il suffise de l’effleurer pour provoquer des ondes sismiques majeures, des tsunamis sensoriels dépassant ce que l’entendement peut ingurgiter, comme si l’unité centrale était soudain envahie d’un nombre trop grand de données pour pouvoir encore gérer l’affaire, cédant sous l’assaut, baissant pavillon, ouvrant grand les vannes pour que la cavalerie des effets esthétiques s’emparent du corps, le prennent en mains pour le coloniser des orteils jusqu’à la racine des cheveux et le mettre dans des états pas possibles, le nord perdu pour de bon et avec lui le sens commun, poussant dans le dos vers ce genre de twilight zone dont on ne ressort pas sans, désormais, voir le monde sous un angle nouveau. Nous aimons l’ordre et le désordre, la ritournelle de l’habitude et le chaos. Nous célébrons la vie et vouons cependant un culte violent à la mort.
Ainsi, ici même, nous passons comme si de rien n’était du souriant concept Elo à Carpenter Brut mis en images par Seth Ickerman, duo de réalisateurs dont on n’avait plus évoqué le travail depuis le clip de Turbo Killer. Les neurones en schisme, scindés en deux camps ennemis, psychisme bipolaire et fier de l’être, capable du meilleur comme du pire, on est un Janus ne sachant plus si la balafre qui le coupe en deux est une fracture ou une cicatrice. Manifestement, on n’a pas que d’l’amour à vendre, ça non ! Y a d’la haine aussi. Et par temps de brouillard, bien malin celui qui est capable de faire la part entre ces deux forces qui, tout compte fait, nous mettent en tension plus qu’elles ne nous écartèlent. Trump balançait au comité des Nobel que, puisqu’on ne lui avait pas décerné le prix du plus grand pacificateur de tous les temps, il pouvait désormais avoir d’autres intentions que la paix, nous pouvons aussi répondre à l’extrême droite mondiale que, puisqu’elle se réclame de l’amour chrétien, rien ne nous interdit plus de nous adonner aux pulsions de mort.

Le clip de Speed or perish met en scène une course à la mort de l’an, disons, 5000. Le temps a passé dans l’univers et les machines ont fusionné avec les corps humains, pilote et monture ne faisant plus qu’un sur un circuit aux allures de cirque romain 4.0, où le public vient pour assister au combat sans merci de véhicules qui empruntent autant au char d’assaut qu’au vaisseau spatial, comme si les bolides du Speed Racer des Wachowski avaient très très sérieusement pris du poids, ne lésinant plus sur les moyens balistiques pour défoncer littéralement les concurrents, les éperonnant façon Albator, éventrant les carrosseries, éviscérant les mécaniques en visant, en leur cœur, la chair humaine qui y est attelée pour mieux atteindre en son sein le plus intime le moteur biomécanique qui dirige ces Formules 10 d’un nouveau type, qu’on pourrait envoyer tout aussi bien sur le théâtre des opérations Ukraino-Russes, sur le Paris-Dakar ou dans l’ovale de Daytona.
Speed or Perish, c’est l’antithèse d’Avatar. Si chez Cameron les corps se connectent en prise directe avec la nature au point de ne faire plus qu’un avec la faune, la flore, les éléments dans leur universel ensemble, Seth Ickerman les branche sur la mécanique pour unir la rouille et l’os, la chair et le métal, le circuit nerveux et les microprocesseurs, au point de ne plus parvenir à discerner ce qui coule dans les artères et les durits : sang et huile mêlés, carburant inondant la moëlle dans les tréfonds de la structure osseuse. La volonté qui anime l’organisme humain devient le mouvement naturel de la mécanique, unis par la même sauvagerie, les mêmes pulsions d’accélération, de confrontation avec tout ce qui peut faire obstacle pour mieux passer au travers, sans fin.

On pense à Mad Max, Fury Road, George Miller sachant mieux que personne unir le biologique et le mécanique, ancien urgentiste fasciné par les accidents de bagnoles, subjugué par les files d’attente devant les stations service. Le film tout entier n’est qu’une question de mouvement fluide, de liquéfaction des humeurs. Tout n’est qu’Aquacola, lait maternel, gazoil, sueur et sang. Max, finalement, sait mieux dire son humanité en se vidant de son sang qu’en prononçant le moindre mot. Le sable du désert lui-même devient la métaphore de cette fluidité, circulant librement à travers les poumons et les admissions d’air. Si on n’a jamais vu un road train reprendre littéralement son souffle dans l’effort, il faut regarder Fury Road, histoire de faire corps avec la machinerie cinématographique et les moteurs à explosion qu’elle met en scène.

Tout ça me faisait penser à Jean-Philippe Domecq. Ca faisait un moment que j’avais envie de le citer. A vrai dire, ça me tente depuis les tout débuts de ce blog. Mais je ne le faisais pas, histoire de tracer ma propre voie et ne pas mettre dès le début mes pas dans les siens. Parce qu’il s’agit d’un écrivain, et que pour ma part j’écris certes, sans pour autant me considérer comme un ouvrier de la même trempe ; et il aurait été prétentieux de s’affilier d’emblée à la littérature, parce que c’est un métier, et que ce n’est pas le mien. Mais l’heure est venue d’être un peu moins prudent, parce que l’occasion était trop belle de partager cet extrait de ce livre, qui dans l’oeuvre de Jean-Philippe Domecq, s’adresse tout particulièrement à celles et ceux que le côté obscur de la force automobile attire. Ce que nous dit la vitesse est un hommage aux grandes courses, aux pilotes de légende, sans rien taire de ce que la compétition automobile entretient avec la mort, qu’elle frôle avec ce mélange paradoxal de légèreté et de pesanteur. Preuve que le spirituel se conjugue, en fait, avec les forces gravitationnelles. Depuis ses tout débuts, la course automobile fauche ceux qui s’y adonnent, souvent ; et parfois ceux qui en sont les spectateurs. Le bruit et la fureur sont certes la bande son et l’ambiance générale de notre naissance, mais ce sont aussi, esthétiquement, les circonstances favorites de notre trépas. Et quoi de plus vivement furieux qu’une voiture de course ? C’est ceci, précisément, que décrit Jean-Philippe Domecq dans ce passage de Ce que nous dit la vitesse :
Par rapport aux autres sports, le sport mécanique a ceci de spécifique qu’il propose plutôt des machines que des hommes aux fantasmes d’identification collective. Ce n’est pas un hasard si le propriétaire des Novi-Offy, Andy Granatelli – profil de catcheur et costume blanc imprimé de badges « STP-STP-STP » –, réclama qu’on interdît les voitures européennes, dont la petite taille allait diminuer l’attrait du spectacle et dont le faible poids constituait un danger. De fait, en 1964, Jim Clark avait course gagnée lorsqu’une rupture de suspension le priva d’une roue arrière. La vitesse est telle à Indianapolis que Clark glissa ainsi sur un demi-tour, dans une gerbe d’étincelles. C’est une constante chez Lotus : les tours de passe-passe de Chapman pour diminuer le poids de ses voitures en accusaient la fragilité. Le 7 avril 1968, la Lotus de Clark, au lieu de virer, continue tout droit : défaillance inexplicable si ce n’est par un bris de direction.
Cela dit, avec ses gros sabots – ses bottes de cow-boy blanches –, Andy Granatelli savait bien que l’argument de la « légèreté des européennes », et donc de la sécurité des pilotes, était sinon diplomatique, du moins purement rhétorique. La sécurité n’est pas précisément ce qui importe au public d’Indianapolis, ni aux organisateurs. Granatelli en eut confirmation le lendemain de sa déclaration, dès le deuxième tour de la course. Survint alors un de ces terribles carambolages typiques des 500 Miles et pour lesquels la piste semble conçue. Celle-ci étant ovale, les concurrents se battent pour tenir la « corde » intérieure des virages, tous quatre à gauche. Or, au départ, le peloton est fort dense, par rangs de trois voitures. Ajoutez à cela les vitesses que le tracé permet d’atteindre, entre 250 et 350 km/h roue dans roue. Résultat : l’un des concurrents tenta d’en doubler un autre à l’intérieur du quatrième virage, manqua son coup, traversa la piste en perdition, s’écrasa contre le mur de protection, rebondit en feu vers la piste où déboulaient dix-neuf bolides. Deux pilotes furent brûlés vifs. L’incendie fut tel, autour notamment de la voiture en magnésium d’Eddie Sachs, que la course fut interrompue pendant une heure quarante-cinq, le temps pour les pompiers de reconstituer leurs réserves de neige carbonique. On imagine avec quelle attention journalistes et caméras scrutèrent le visage des concurrents restants qui, durant cette heure quarante-cinq, attendirent le nouveau départ, les uns avec leur équipe, les autres dans leur cockpit. Clark avait le regard rêveur mais de temps en temps réajustait son casque. Dans ce moment de tension qui précède tous les départs, certains pilotes ont les yeux qui remontent sous l’orbite et on leur voit le blanc des yeux sous la paupière. Le 30 mai 1964, ils avaient devant eux d’épais nuages de fumée qui traversaient les hauts grillages, tandis que des tracteurs tiraient les carcasses brûlées.
Les hauts grillages ; la foule, derrière. Elle a hurlé, elle tremble encore, mais elle reste, attend. Est-elle venue pour cette attente ?
Des carambolages pareils, elle en a vu et en verra, sur ce parcours qui semble le plus bête du monde à qui oublie qu’il fut sans doute tracé inconsciemment autour du danger – d’où son formidable succès. 375 000 spectateurs s’agglutinèrent autour de l’ovale en 1963 pour assister au match opposant les deux conceptions de la puissance mécanique : les Novi-Offy américaines, conservatrices et superlatives, contre les Lotus anglaises, avant-gardistes et minimales. La veille, la piste avait été entièrement passée à l’aspirateur. Et « la nuit qui précède la course », écrit Gérard Crombac dans un de ses meilleurs reportages à Sport-Auto, « les voitures des spectateurs viennent faire la queue afin de pouvoir venir occuper une bonne position le lendemain matin. La file s’étend sur plusieurs kilomètres, à quatre de front, et les occupants des voitures passent la nuit à danser sur la route et à boire des litres de bière dont on retrouvera les emballages éparpillés sur la chaussée le lendemain. Les patrouilles de police ont fort à faire pour maîtriser les ivrognes, et les automobilistes, qui roulent en sens contraire, ont intérêt à fermer leurs fenêtres car ils sont bombardés de projectiles divers. Finalement, à cinq heures du matin, l’explosion d’un énorme pétard annonce l’ouverture des grilles et déchaîne un colossal concert d’avertisseurs ».
Kermesse sportive, certes, mais notons que c’est le seul engouement collectif que connaissent nos sociétés, plus que politique désormais. Et répétons : tout cela pour se retrouver derrière d’épaisses et hautes grilles qui vous protègent des volées de métal et roues en feu.

Normalement, parce que toute peine mérite salaire, cet extrait a donné envie de lire le livre de son top départ à sa ligne d’arrivée, et de s’intéresser davantage à son auteur, dont les centres d’intérêts sont multiples. L’oeuvre écrite de Jean-Philippe Domecq consiste souvent à intercéder entre d’autres artistes et nous-mêmes, afin de nous rendre sensible à leur art. Et quand on dit « art », ici, ça ne se limite surtout pas à ce qu’on intègre officiellement dans cette catégorie un peu coincée ; d’où les textes qu’il consacre, entre autres, aux arts automobiles, qu’il envisage comme une part de la culture. Et la culture, c’est toujours finalement une question de vie, et de mort.
La mort, elle est d’autant plus présente dans Speed or perish que la mécanique aide à ne pas y sombrer tout à fait. La violence est là, d’outre laquelle on peut néanmoins revenir pour peu qu’on passe un pacte avec la motorisation. Alors, on peut accéder au Valhalla promis par le Dieu V8. Tout, dans la réalisation de ce court métrage cinématographique concourt à propulser dans cet outre-univers, à commencer par la nature même de l’image, parasitée par la tension numérique qui est comme une armée d’esprits animaux tissant ferme le lien entre les corps de chair et leurs doppelgängers de métal hurlant. Définition d’autant plus vivante et vibrante qu’elle est résolument basse, imagerie low-tech gavée par des téraoctets de données visuelles qui semblent avoir pour objectif commun de noyer les capacités de traitement de l’information des cartes vidéo qu’elles ont pris pour cible, l’imagerie de Seth Ickerman dépasse l’hyperréalisme pour ne même pas tenter de concurrencer l’univers sous la forme actuelle que nous lui connaissons, préférant absorber la matière noire de celui-ci pour bâtir un monde parallèle qui ne se donne même pas la peine de sembler réaliste, parce que c’est pas la peine : on n’en croit pas nos yeux, mais notre moëlle épinière, qui sait reconnaître à l’aveugle quand on sensation est véridique, quand ça vibre comme il faut, quand ça vient tout droit du royaume des enfers.
Le mieux, c’est de mettre le son à fond, de se brancher à l’image pour se laisser inonder.
Et même si c’est pas un Marvel, on sera attentif à la mise en images du générique, qui est peut-être ce que ce film a de plus beau, après le moment de terreur sublime qu’il déploie : tout semble revenir au calme, dans le mouvement fluide d’une mécanique dont on peut contempler chaque élément jouant à la perfection avec ses voisins. Quelque chose nous dit que pour cette cinématique finale, pour ne pas dire terminale, chez Seth Ickerman on avait le clip de Bjork, All is full of love en tête. Mais ici, à la différence de ma splendide mise en scène de Chris Cunningham, les machines n’ont plus besoin d’être anthropoïdes : on a compris que leur part d’humanité ne se tient pas dans le simulacre d’un visage dont elles n’ont nul besoin : il leur suffit d’être la créature de l’homme. On ne dira rien de ce qu’il advient de cette belle fluidité, mais il faut bien qu’au sein du mouvement quelque chose lutte contre le mouvement, qui le mette en péril tout en le révélant. C’est là, peut-être tout l’objet de la mécanique.