Et si, par accident

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Tout un tas de raisons font qu’il est difficile pour les constructeurs automobiles de communiquer sur la sécurité routière. Difficile de mettre en scène ses propres modèles vautrés sur le bord de la route, percutés, fracassés dans un fossé ou contre un arbre, échoués au beau milieu de l’autoroute, sur le toit, après avoir éparpillé sur le goudron bris de verre, rétroviseurs, jantes et contenu du coffre dans une série de tonneaux. La publicité vend du rêve, et l’accident ne fait pas partie de nos paysages oniriques. Difficile aussi de se retenir de mettre en avant ce qui, justement, participe à l’augmentation des risques et constitue, pourtant, les ingrédients du rêve automobile : la vitesse, évidemment, avec le sentiment de puissance qui va avec, la griserie, la comparaison avec les autres et la domination ; et puis tout ce qui dans les intérieurs contemporains s’ingénie à déconcentrer le conducteur, et tout particulièrement la multiplication des écrans, leurs multiples menus et sous menus qui ne peuvent être utilisés du bout des doigts, en l’absence de reliefs permettant de trouver des repères tactiles, détournant donc le regard loin de la route, parfois pendant plusieurs secondes. Ces écrans sont les échos des multiples systèmes qui, en promettant au conducteur de le seconder, voire de le suppléer, attirent le client, mais ils sont aussi la source d’un flux accru d’informations envoyé au conducteur, qui voit son attention accaparée par quelque chose qui n’est décidément pas sur la route, alors que sa voiture, elle, file toujours entre 50 et 130 kilomètres à l’heure. C’est à dire que chaque seconde durant laquelle le regard part vers ces écrans, la tonne et demi de métal, de plastique et de chair humaine franchit plusieurs dizaines de mètres, livrée à elle-même. C’est bien beau d’équiper la 208 d’un combiné 3D censé accélérer les réactions d’une demi seconde. Mais quand dans le même temps, sur le même tableau de bord, on installe un astucieux support à smartphone qui permet de transformer celui-ci en, excusez du peu, une troisième surface d’affichage, qui s’ajoute à la dalle numérique du combiné, et à l’écran tactile de 10 pouces au centre, peut-on vraiment prétendre œuvrer pour une plus grande concentration du conducteur ?

Alors on peut reconnaître une certaine audace à Hyundai, qui est un des très rares constructeurs à oser publier en son nom une campagne de prévention qui tente de sensibiliser un peu les conducteurs aux conséquences de l’usage du smartphone au volant. Emails, SMS, réseaux sociaux peuvent attendre, car le cerveau du conducteur ne peut pas additionner les vitesses respectives de sa voiture et de l’autoroute de l’information. Ce serait comme tenir deux volants, un dans chaque main, et conduire deux véhicules, sur deux routes différentes. C’est impossible et pourtant, on tente le coup, parce qu’on n’imagine pas que puisse se passer, en une seconde et des poussières d’inattention, l’irréparable. Evidemment, on remarquera que Hyundai y va prudemment : à strictement parler, on ne reconnaît pas un modèle de la marque sur ces visuels à la définition étrange, se situant à mi-chemin de la photographie hyper-détaillée et de l’illustration hyper-réaliste (c’est à dire pas réaliste du tout). Pas de logo visible, pas de calandre reconnaissable. De même, à la vue de ces trois affiches, on se dit que les dégâts sont matériels : Absence des victimes, pas de secouristes, aucun témoin, rien qui indique que quelqu’un aurait pu être blessé, ou mourir, l’image se concentre sur l’automobile comme si c’était elle, la victime, parce qu’il est sans doute difficile de dire au client que conduire, c’est avant tout être responsable des autres, et que sous prétexte qu’on s’est acheté une voiture qui fait plaisir et qu’on est à son volant, on ne peut pas perpétuellement faire passer son intégrité physique personnelle avant toute autre considération. Dire au client qu’à partir du jour où le concessionnaire lui remet les clés de sa voiture, il devient un danger potentiel pour les autres être humains, ça ne fait pas exactement partie des codes habituels du marketing.

On mesure donc la distance qui sépare nécessairement les rares campagnes de prévention menées par les constructeurs, et celles que peuvent mettre en oeuvre les autres acteurs. Parmi ceux-ci, il y a évidemment l’Etat, qui finance régulièrement des campagnes visant à sensibiliser tant bien que mal une population qui est à la fois touchée par la puissance des images, mais demeure aussi un peu anesthésiée par le caractère très institutionnel du message, parce que l’automobile est encore perçue comme un objet de liberté, et que tout message de l’Etat visant à en calmer l’usage et à discipliner les conducteurs est jugé liberticide. C’est sans doute la raison pour laquelle après des spots visant à marquer les esprits par la mise en scène des conséquences réelles des accidents sur ceux qui en sont victimes, la dernière campagne de la Sécurité routière vise plutôt à valoriser ceux qui, en étant simplement prudents, sauvent des vies au quotidien. Ainsi, la jeune Léa remercie-t-elle, depuis le milieu du passage piéton sur lequel le temps aurait pu pour elle s’arrêter, Anis, le conducteur qui au volant de sa Volvo a délaissé son téléphone, préférant se concentrer sur la route et ainsi ne pas « l’écrabouiller ». On perçoit tout de suite la capacité qu’a un tel acteur d’aller chercher des émotions qui seraient en contradiction avec le propos que peut tenir un constructeur automobile, qui a tendance à promettre de sauver et embellir la vie de son client, plutôt que celle des autres.

De même, il y a un an, la Sécurité routière missionnait un collectif de réalisateurs argentins, Pantera, pour mettre en scène une simple route secondaire comme une métaphore de la vie, parcourant d’une traite le territoire commun d’une bande de potes et le temps qu’ils auront partagé. Un temps écourté par ce qui ne devait pas arriver. En mettant le doigt sur le commun, sur ce que tout le monde peut avoir partagé, cette réalisation rappelle l’évidence : l’accident n’a rien d’exceptionnel, il s’inscrit toujours dans une ligne banale de causes et d’effets qu’on peut parfaitement reconstituer, il a toujours lieu au beau milieu de ce que les vies peuvent avoir d’absolument commun. L’erreur, ce serait de croire que ça n’arrive qu’aux autres, qu’il s’agit d’une réalité lointaine qui se situerait hors champ, au-delà de l’expérience. Nous sommes tous susceptibles de briser ces lignes continues que sont censées constituer les vies. Et quand bien même nous tuons des inconnus, ils deviendront ce jour là plus proches qu’aucun vivant ne le sera jamais, omniprésents dans leur effacement, témoins de notre maintient dans une existence où ils n’ont plus leur place.

Mais d’autres agents viennent, depuis quelques années, épauler les pouvoirs publics, sur ce terrain préventif. Ils le font pour des raisons commerciales eux aussi, mais parce qu’ils vendent des forfaits 4G, ils peuvent se permettre de tenir un discours un peu plus castrateur envers les automobilistes. Car si ceux-ci sont des clients, le piéton qui passe en est un aussi, et ces marques n’ont aucune raison de privilégier les uns, et accepter de sacrifier les autres, ce qui n’est pas tout à fait l’angle sous lequel les marques de bagnoles peuvent envisager leur communication. Ainsi en 2018, Orange rappelait que si le smartphone est évidemment un dispositif génial et humanisant que l’opérateur nous incite à utiliser le plus possible, il y a néanmoins au moins une situation dans laquelle il faut le laisser nous laisser tranquille, c’est le volant. « Nous sommes là pour vous rapprocher, pas pour vous séparer ». Survolant une scène d’accident peu à peu dévoilée par un travelling en plongée, le spot qui était a priori constitué de ces images très enveloppantes d’un monde rendu plus beau par la connexion ininterrompue des humains les uns avec les autres, par leur proximité à travers, et malgré, l’espace qui les sépare, s’achève sur le regard définitivement distant de vies qui entrent en choc frontal, s’éteignent brutalement les une les autres, ou changent radicalement de direction, alors qu’on leur apprend, sur une civière ou à l’arrière d’un camion d’intervention des pompiers que cette vie, précisément, ne sera plus jamais la même.

Ce que fait l’opérateur français n’est en réalité que la reprise locale et finalement assez tardive d’une initiative depuis longtemps lancée outre-atlantique. Ainsi, l’opérateur AT&T mène depuis bientôt dix ans une campagne au long cours, intitulée It can wait, multipliant les collaborations afin de créer à large échelle une prise de conscience de la nécessité de prioriser le volant, quand on est au volant. Deux réalisations ont, en particulier, marqué ce projet. Une première fois en 2013 lorsque la compagnie proposa à Werner Herzog de réaliser un court documentaire de 30mn, intitulé From one second to the next. On retrouvait alors la délicatesse, mais aussi la fermeté avec laquelle Herzog avait construit le montage de son fameux documentaire, Grizzly Man en 2005. Ici, les témoignages de victimes et de leur famille alternaient avec les mots de ceux-là même qui étaient les auteurs de ces accidents, selon un plan d’ensemble très rigoureux, ne cachant rien de ce qui s’était passé sans tomber pour autant dans un quelconque sensationnalisme. Autant Hyundai donne à voir des bagnoles retournées, autant chez Herzog, c’est l’humain qui est mis en avant. Les gens, rien que les gens. Ceux qui sont là, tendant une main vide vers la rue sur laquelle ils se promenaient, « ce jour là », tenant par la main un enfant qui n’est plus là volatilisé en un instant, comme si le monde avait été soudain évidé de sa présence; ceux qui sont absents aussi, dont les photos sont l’écho du passage écourté en ce monde; les témoins extérieurs aussi, policiers et secours qui ont porté assistance et ont sauvé ce qui pouvait encore l’être avec pour prix leur sommeil disparu, leur regard qui ne sera plus jamais le même sur telle ligne droite, sur tel carrefour, et puis les auteurs enfin, parce que leurs mots sont cruciaux, parce qu’eux seuls peuvent prédire ce qu’on ressentira quand, à son tour, on devra se demander « Qu’ai-je fait ? », et attendre en vain ce moment salvateur où on se réveille en plein milieu d’un cauchemar, en se disant que, ouf, ce n’était qu’une cauchemar; car, à partir de ce jour là, chaque matin supplémentaire apportera avec lui cette confirmation, implacablement nécessaire : ceci a bien eu lieu, et on est condamné à vivre dans ce monde où ça a eu lieu. Inutile de condamner les auteurs de ces accidents : ils se maudissent chaque jour bien plus qu’on ne saurait le faire. Et on pourrait tellement être celui qu’ils sont. D’ailleurs, on est passé une paire de fois à deux doigts d’une telle vie littéralement foutue en l’air.

Une demi-heure, n’est-ce pas un peu long ? Tout dépend de la valeur qu’on accorde à ce qui est en jeu. La longueur est ici un outil, qui aide à faire le point avec soi-même : si on ne peut pas poser une demi-heure pour réfléchir un peu à l’usage qui est le nôtre de ce dispositif très particulier qu’est le smartphone, si rien n’importe davantage que le fait de pouvoir l’utiliser, où que ce soit, quand que ce soit, alors il est d’autant plus nécessaire qu’un film nous attrape par le col et nous confronte à ce avec quoi on ne pourrait, sinon, jamais se connecter : celui et celle qu’on pourrait être, malgré soi. On comprend mieux alors que le second temps fort de cette campagne soit un spot réalisé en 2015, intitulé Close to home, dont le montage dure 4mn30. C’est le temps nécessaire pour que Frédéric Planchon, le réalisateur français aux commandes de ce court-métrage, nous embarque dans le quotidien d’un quartier, pour qu’on fasse connaissance avec une poignée de ses habitants, qu’on participe à leur routine quotidienne, et qu’on reconnaisse dans leurs gestes des habitudes dont on sait bien qu’elles sont les nôtres aussi. On est nombreux à avoir compris que Frédéric Planchon a ce talent particulier de mettre en scène l’intimité du quotidien, quand on a découvert le spot qu’il a réalisé pour Renault à l’occasion de la sortie de la Clio, célébrant 30 ans passés à inventer la vie qui va avec ces voitures, parfois un peu curieuses, qui portent un losange au bout du capot. Quand il oeuvre pour AT&T, ce talent a pour effet qu’on s’attache totalement à cet univers qui pourrait être le nôtre, qu’on y prend place, et que lorsque survient l’accident – c’est à dire ce qui une fois advenu devient inéluctable, alors même qu’auparavant, ça n’avait rien de nécessaire – c’est comme si l’univers tout entier se déchirait en deux, avec d’un côté ce qui est, l’univers tel qu’il s’impose en tant que gigantesque fait accompli, et de l’autre, un univers parallèle, qu’on aura toute latitude, pour le restant de ses jours, d’imaginer à défaut de pouvoir s’y réfugier, un univers hypothétique, conditionnel, dans lequel on peut espérer que ce qu’on a fait aux autres demeure une simple possibilité, non réalisée.

En 2011 déjà, l’hypothèse d’une telle vie rêvée, d’un tel univers parallèle, était développée sur grand écran par Mike Cahill dans Another Hearth. Un an plus tôt, c’est dans Rabbit Hole que John Cameron Mitchell convoquait les univers parallèles pour qu’un couple puisse supporter l’insupportable. En 2012 en France, c’est dans Voie rapide que Christophe Sahr explorait l’impensable pour offrir une porte de sortie, du côté impossible de la vie, à son personnage principal. Trois accidents définitifs, trois familles endeuillées, trois survivants dont la vie d’en est plus une non plus. Trois films au-delà des campagnes de prévention, qui en faisant le détour par la fiction, invitent à reprendre en mains le réel, pour peu que ce soit possible. Ce sont autant de mises en oeuvre de ce que le penseur allemand Hans Jonas appelait l’heuristique de la peur, une façon de visualiser ce dont nos actes inconséquents au présent pourraient être porteurs de conséquences insupportables. Une façon d’être lucide quant aux suites fictives de nos gestes, pour faire en sorte qu’elles demeurent un récit au futur, et qu’elles n’entrent jamais dans la sphère du témoignage.

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