Nocturnal animal

In Ferrari, Roma
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Tout d’abord, un petit détour par le cinéma, comme Ferrari nous y invite

1960, dans les salles obscures, on projette le nouveau film de Fellini, La Dolce vita, et ceux qui ont des yeux pour voir sentent qu’il y a là un tournant, pour le réalisateur avant tout, qui se détache d’un néo-réalisme italien désormais un peu convenu, mais aussi, et à plus grande échelle, pour le cinéma, car désormais, un film, ce sera aussi, ça. Et si le cinéma est l’art majeur de la culture du 20è siècle, alors c’est tout bonnement la culture européenne que Fellini oriente à lui seul, parce que les grands films sont comme un moteur au couple phénoménal, capable de faire bouger une culture toute entière sur son axe, la désorientant juste assez pour que la vie, ensuite, ne soit plus celle d’avant.

Après ce film, Rome ne sera plus jamais tout à fait la même, et la Fontaine de Trévi sera désormais moins attribuée à son concepteur, Nicola Salvi, qu’à Fellini, qui en a fixé l’image dans nos regards, pour toujours.

Ce que Fellini apporte, c’est un regard. Et dire ça d’un artiste, ce n’est pas seulement souligner le fait que lui-même voit les choses sous une lumière spécifique ; c’est aussi et surtout observer à quel point après son oeuvre, on s’est mis à regarder les choses autrement, à voir ce qu’avant on ne voyait pas, à être sensible, soudain, à des aspects du monde auxquels on avait été jusque là aveugle et sourd. Un grand cinéaste nous éveille. Et La dolce vita, c’était l’apparition, dans notre champ de vision, d’une vie oisive, faite de plaisirs bourgeois, de vies vécues en décalage horaire dont l’épicentre se trouve le soir, la nuit tombée, dans des lieux habités par des êtres croisés entre humains et félins, dotés, malgré l’enivrement auquel ils s’adonnent, d’une étonnante acuité visuelle pour discerner vers qui aller, à qui accorder un regard, parce qu’ils savent immédiatement qu’avec untel, et pas un autre, il sera possible de vivre, là, maintenant, sans attendre ni reporter à plus tard, un segment de vie marqué par une intensité à laquelle nul autre ne pourrait être sensible. Des nuits qu’on peut regarder, de l’extérieur, et qui sont fascinantes en ceci, justement, qu’elles se déroulent indifférentes aux regards portés sur elles. Ces êtres supérieurs ne calculent pas ceux qui sont leurs spectateurs, ils sont spectaculaires sans se donner en spectacle. Jadis, l’indifférence était le signe des sages : il ne fallait pas se laisser troubler par les circonstances du monde, et les dieux étaient censés être un exemple de cette ataraxie. Chez Fellini, c’est une déesse qui entre, avec sa robe, dans l’eau de la Fontaine de Trevi. Et ce n’est pas pour rien que, d’un geste simple, elle baptise l’homme qui l’y rejoint, après que, telle une sirène, elle l’ait appelé pour qu’il partage son bain. Temps suspendu, Rome ville déserte le temps d’un instant suspendu, utopique et uchronique, indifférent à tout. Du début à la fin, ces deux prédateurs se retrouvent autour du point d’eau déserté par les animaux inférieurs, sans aucun regard pour la caméra. De nous, ne reste que le regard. Et c’est peut-être ça aussi un grand film : un dispositif qui fait disparaître le spectateur dans son propre regard, en effaçant tout le reste.

la nuova dolce vita

Quand Ferrari baptise sa nouvelle née Roma, et l’accueille comme une incarnation de la nuova dolce vita, on voit très bien où le cheval cabré veut nous amener : le territoire nocturne d’un centre ville à l’ancienne, avec ses ruelles entremêlées, ses grandes places ouvertes sur le mouvement feutré de cette vie qui émerge des pavés dès que le soleil s’est retiré et que les ouvriers sont allés reconstituer leur force de travail, et bien sûr ses fontaines monumentales. Mais la référence à Fellini est peut-être plus profonde qu’un simple clin d’œil à l’image devenue classique de Rome habitée par Anita Ekberg et Marcello Mastroianni. Il y a entre le nouveau coupé V8 à moteur central avant de Maranello et l’élite fellinienne quelque chose de commun : l’art de capter ce qui fait la substance de l’instant présent, et de donner à cette matière saisie au vol une forme qui sera reconnue, immédiatement, comme hyper-classique. Et puis il y a aussi cette façon de faire ce qu’on a à faire, indépendamment de ce qui se passe autour, qui est le propre des êtres supérieurs, de leur fière indifférence, de leur façon imperturbable d’avancer sur leur propre route, sans se soucier du regard qu’on porte sur eux, tout en étant certains d’être regardés.

Dès qu’on voit la Ferrari, on pense à Aston Martin. On y pense même plusieurs fois. On a en tête la DB10, évidemment au profil si proche qu’elles semblent être un peu cousines, comme ces princesses de nationalité différente dont on reconnaît cependant les gènes, issus de dynasties dont les arbres généalogiques ont déjà eu plusieurs fois, par le passé, l’occasion de faire pousser des branches communes. Et c’est évidemment intéressant, que la Roma, née sous le signe du septième art, fasse penser à une Aston Martin créée spécifiquement pour le cinéma, puisqu’on ne la vit rouler que dans un seul film, le Spectre de la franchise James Bond, ce modèle qui précisément fut mis en scène dans une course poursuite avec une Jaguar, dans les rues de Rome. James Bond, c’est l’incarnation de l’impérialisme à l’anglaise, une façon polie d’envahir les territoires des autres et de les marquer du sceau britannique. Il n’y a rien d’innocent, ni pour les anglais à tourner une telle scène, ni pour les italiens à la regarder. La Roma rend à César ce qui lui appartient : cette forme automobile, c’est le cheval cabré qui la détient. Evidemment, Aston Martin et quelques autres peuvent faire du coupé V8 à moteur central avant, et ils peuvent le faire rudement bien, mais quand ces marques le font, elles doivent avoir Ferrari en tête, comme une inspiration, un modèle, une référence à laquelle chacune de leur tentative rend finalement hommage.

Et dès le premier regard, la Ferrari semble s’imposer.

Etre surpris de ne pas être surpris

Mais sa façon de le faire est très particulière, car elle dénuée de tout caractère spectaculaire. Ce que nous dit la Roma, c’est que le show, la mise en scène façon Tony Stark, c’est bon pour les nouveaux riches de chez Lambo. Qu’ils veuillent épater la galerie avec un design Goldorak, c’est leur affaire, et leur gagne-pain. Ce que montre Ferrari, c’est que lorsqu’on n’a pas besoin d’attirer à soi les regards, pour la simple raison qu’ils viennent naturellement à vous, alors on peut faire beaucoup plus simple. Une Ferrari peut être belle sans avoir besoin d’en rajouter ou de jouer les exubérantes. La Roma est tellement simple qu’au premier coup d’oeil, on lui trouve un air de déjà vu. Ses flancs, surtout à l’avant, font penser à la 612 Scaglietti, et à cette évocation on a un petit frisson de sueur froide qui coule le long des vertèbres, parce que cette mécanique V12 et ces quatre places ne sont pas, et de loin, la Ferrari qui nous semble la plus réussie : trop épaisse, trop massive, trop peu proportionnée, on ne parvient pas à voir en elle le pur-sang qu’est censée être une bagnole sortant des usines Ferrari. Mais qu’on se rassure : la simplicité de la Roma n’a rien de simpliste. Le regard capte tout de suite qu’elle est le résultat d’un très beau travail sur les formes, les proportions, la façon dont les volumes se conjuguent pour générer une forme nouvelle selon des codes classiques. Vous voyez Interstellar de Nolan, ou Ad Astra de Gray ? Eh bien voila : un propos qui a pour objet le futur, rédigé dans une grammaire classique. C’est ça, la Roma. Et ce faisant, au-delà de ses accélérations mécaniques de haute volée, elle laisse aussi la concurrence sur place stylistiquement. Chez Aston-Martin on a un petit souci : à Gaydon, on essaie de faire des coupés V8 de format relativement réduit, et quand on les voit, on se dit que c’est pas si mal. Mais quand Ferrari s’y met, c’est immédiatement à un coup de maître qu’on est confronté, sans aucune ambiguïté. Sans avoir l’air de rien bouleverser, la Roma semble être exactement comme elle doit être, quitte à frustrer un peu l’imaginaire du passionné, qui voyait les choses de façon sans doute plus démonstrative, mais qui se trompait justement. La Ferrari avance tranquillement sur l’échiquier automobile ; sûre d’elle, elle opte pour la sobriété. De profil, on ne la remarque presque pas, mais il suffit de contourner un peu la carrosserie pour voir ses volumes apparaître, comme une Venus sortant des eaux. Ses hanches mettent en valeur le cintrage de ses flancs vers l’arrière, à la façon dont, chez Aston Martin on a vraiment réussi les volumes sauvages de la DBS Superleggera ; sauf que, justement, la Ferrari n’est pas sauvage, au contraire, elle affiche une allure simplement élégante, plutôt rassurante, elle est aimable, avenante, sans pour autant perdre en prestance et en caractère. L’Aston appelle un pilote, la Ferrari, comme Anita Ekberg dans les rues de Rome, cherche une âme calme et décidée, une volonté en marche, mais n’a pas besoin d’être prise en mains ni domptée.

Au premier abord, on lui trouve un air de déjà vu, ce genre d’impression qu’on a la première fois qu’on écoute ce qui deviendra un classique, d’avoir déjà entendu ça quelque part, un peu comme le Empire State of mind de Jay Z et Alicia Keys, une forme tellement ancrée dans la culture du moment qu’elle semble avoir été toujours là, alors que tout en elle est inédit. Ainsi, la calandre qui semble vouloir avaler la route est une réinterprétation moderne d’une figure qu’on trouvait déjà sur la 250 GT Lusso, mais ce n’est pourtant pas une redite, puisqu’elle inaugure une façon bien à elle de ne pas constituer une pièce à part, mais d’être travaillée comme si elle était percée à même la carrosserie, brute de découpe, sans fioriture. Même principe pour la grille qui recouvre les entrées d’air en partie basse du bouclier. Le principe est on ne peut plus simple dans l’idée, et on imagine pourtant la difficulté technique consistant à donner à cette fine grille la forme et la rigidité voulues.

A l’arrière, même principe. Des formes qui mêlent l’inconnu et le familier. Les volumes sont traditionnels, tout comme la disposition des éléments. Rien ne vient heurter les sens ou le goût. A la différence de bon nombre des dernières productions de Ferrari, on est ici en territoire connu, dans lequel on a déjà des repères stylistiques établis, assurés. Pas besoin d’un temps d’adaptation, si ce n’est qu’on s’était habitué, justement, à devoir s’adapter. Il faut simplement perdre cette habitude de ne plus avoir d’habitudes. Pourtant, les optiques arrière sont telles qu’on n’en avait encore jamais vu chez Ferrari. Le volet aérodynamique mobile est intégré d’une façon nouvelle, en bas de lunette arrière, indiscernable tant qu’il n’est pas déployé. Construite sur une sage horizontalité, cette face arrière est en même temps tout à fait classique, absolument spécifique à ce modèle, et néanmoins parfaitement identifiable.

Il est grand, le mystère de la foi

Reste l’intérieur, qui se devait lui aussi d’intégrer les éléments spécifiques du design de Maranello dans un univers moins radicalement sportif, davantage typé GT, sans pour autant faire penser à Maserati ou à Aston Martin, justement, et sans donner non plus l’impression d’être à bord d’une GTC4 Lusso. Pour obtenir l’ambiance spécifique de la Roma, les architectes d’intérieur ont misé sur une allure générale qui met en avant, ici encore, les fonctions remplies par les divers éléments. Ainsi, les aérateurs apparaissent nettement comme… des aérateurs. Du côté du conducteur, ce sont de véritables conduites d’air pulsé contournant le combiné d’instruments pour l’encadrer, de chaque côté, histoire de conserver le conducteur à température optimale. A droite, deux aérateurs au design spécifique, qui encadrent l’écran numérique donnant accès au passager à des informations et commandes spécifiques, et ici encore, les tuyères ne sont pas noyées dans le tableau de bord, elles semblent en émerger, comme des pièces spécifiques. Au milieu, couronnant la console centrale, un autre écran tactile, de bonnes dimensions, trône, disponible au regard et au toucher. Voici le confort moderne installé au beau milieu de l’univers Ferrari. Mais aucun de ces éléments n’est ostentatoire. L’écran central est incrusté dans le volume de la console centrale. Ainsi, il n’est pas mis en avant, il reste au second plan, disponible, fonctionnel, mais il n’est pas le cœur de l’habitacle, dans lequel domine toujours une ambiance qui est avant tout fondée sur des formes qui cherchent manifestement à envelopper ceux qui se glissent dans l’habitacle de la même façon qu’elles recouvrent la mécanique. Celle-ci est un peu comme Dieu dans les monothéisme : on croit en lui précisément parce qu’on ne le voit pas. Si les modèles plus sportifs de la marque mettent en scène la puissance en en livrant les organes à la vue, ici, tout est caché, rien ne dépasse. Mais on a foi en la présence de la mécanique, on la sent sous-jacente, prête à l’intervention divine, pour peu qu’on la prie d’un coup de pied droit, le moteur est là, sous les volutes qui, en la recouvrant comme un dôme, manifestent sa position reculée, son passage sous le pare-brise, son intrusion dans l’habitacle. Ce chapiteau de cirque, on le sent prêt à se dresser au premier appel du pied sur la pédale de droite, le corps caverneux des cylindres se gorgeant de ce genre de mélange qui est, toujours, à l’origine de la vie. Les lignes tout en fluidité de l’intérieur sont un appel à l’écoulement des ressources vitales, à la plongée dans ce flux d’énergie d’autant plus subtil qu’il n’est, ici, pas mis en scène, qu’il s’écoule comme le fait le sang dans les veines qui apparaissent, juste sous la peau, quand les tissus qu’elles irriguent sont en action.

Impériale

La Dolce vita, c’était un bouleversement de la forme cinématographique, une façon de saisir le flux de la vie sans chercher à l’arrêter dans son élan, en injectant cette énergie dans l’écoulement des images en mouvement. Fellini le savait, il proposait là quelque chose qui était extrêmement moderne, et qui refusait pourtant d’être reconnu comme moderne au sens où il ne correspondait pas aux courants esthétiques de son temps. Son projet, par rapport aux artistes de son temps, est le suivant : « Nous devons faire une sculpture picassienne, la casser en morceaux et le recomposer selon notre caprice ». Prendre les références, et ne pas s’agenouiller devant elles. Au contraire, ne pas hésiter à voir en elles une simple matière dont on pourra, à son tour, faire autre chose, c’est là le projet de Ferrari. Avec les one-shots de la gamme Icona, la marque avait montré qu’elle ne s’agenouillait même pas devant sa propre majesté, refusant de rééditer des modèles anciens, préférant trouver en elle-même une inspiration pour proposer quelque chose d’intemporel, et donc de nouveau. La Roma fait de l’oeil aux SP1 et SP2, ne serait-ce que dans sa façon de barrer son regard d’une lame lumineuse. Elle puise dans le passé de la marque les ressources qui lui permettent d’être, tout simplement, légitime à proposer ce qu’elle propose. La Roma s’inscrit dans la tradition Ferrari, mais elle ne l’incarne pas toute entière car l’histoire de la marque, tout en restant inscrite dans les strictes limites de son identité, se déploie comme un rhizome, faisant émerger des nouvelles entités, investissant de nouveaux territoires automobiles qui vont aujourd’hui du coupé GT à la routière quasiment familiale en passant, bientôt, par le SUV. Chaque nouvelle émergence, chaque nouvelle création parvient à respecter les fondamentaux de la marque sans pour autant radoter, ou suivre la mode. La Roma montre de façon plus subtile encore cette aptitude toute maranellienne à synthétiser les formes : sous une apparence très sage, sous un air de déjà-vu, la nouvelle Ferrari exprime tout simplement l’audace qu’il peut y avoir à ne pas en faire trop, à rester dans la mesure, sans en faire trop peu. Observant ce que fait la concurrence, la marque a atteint cette stature qui permet de proposer quelque chose qui ressemble à ce que font les autres, et donne pourtant l’immédiate impression que ce sont les autres qui l’ont copiée. Comme si les valeurs esthétiques, les formes spécifiques de la marque au cheval cabré, étaient désormais tellement fluides qu’elles pouvaient désormais couler dans tous les moules, tous les interstices de ce marché particulier qu’est l’automobile de très haut vol, inonder tranquillement tous ces espaces, et les faire siens, comme une invasion, une occupation du terrain, comme la nuit gagne peu à peu sur le jour, allongeant les ombres dans les rues, nappant la ville d’obscurité, et installant pour quelques heures, les conditions d’une vie puissante, paradoxalement vivante, Ferrari peut, après des décennies de création, proposer quelque chose de très simple, fruit de ce travail au long cours, et éclairer des doux phares de la Roma les nuits urbaines des centre-villes bourgeois des capitales mondiales. Là où ces nuits ont été envahies par la frime, par l’exubérance, le bruit et la fureur mécanique, la marque insuffle de la réserve, de la retenue et du bon goût, une manière comme une autre pour cette marque capable de stridences et de fureur mécanique, de cultiver, aussi, une certaine douceur de vivre.


Et pour ceux qui ont envie de voir l’engin en mouvement, dans deux déclinaisons différentes, la vidéo made in Ferrari est très réussie, dans ce genre particulier qu’est l’évocation d’une douceur de vivre qui nous laisse évidemment songeurs, tant elle semble appartenir au passé. Mais ça fera l’objet d’un autre article :

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