A écouter avec cette musique dans les oreilles, parce que c’est ce qu’écoute un jeune que tu ne connais pas encore. Il s’appelle Simon, et il roule en Subaru Outback. Et parmi les choses qu’on sait de lui, il y a ceci : Someday at Christmas est son titre de Noël préféré. Donc, musicalement, il a bon goût. Mais il a d’autres qualités, certaines plus secrètes, qui ont quelque chose à voir avec sa voiture. Et c’est de ça qu’on va parler.
Dis moi dans quelle voiture tu roules, et je te dirai qui tu es. Si « dans la vie » ce principe fonctionne plutôt bien, y compris – et même plus encore – si on se fout complètement des bagnoles et qu’on n’y connaît rien, il est encore plus pertinent au cinéma, puisque l’automobile est un des éléments qui permettent de définir en une image, et avec une précision digne d’un profiler, un caractère, une classe sociale, une orientation politique, ou un positionnement de genre. Il y a des voitures de nantis, des tires de pauvres, des bagnoles de mecs, des modèles féminins.

Les breaks Subaru, ou le Trouble dans le genre
Et il y a, même, des marques qui « font » plus ou moins gay, ou lesbienne. Souvent, ces associations d’idées relèvent des plus élémentaires stéréotypes. Mais parfois, elles disent quelque chose d’une histoire commune entre une marque et une communauté. C’est ce que nous rappelait ces derniers jours le très très recommandable Sébastien Mercadier, l’hôte de la très fraiche chaîne L’AutoPop1, dans une publication évoquant la façon dont Subaru avait entretenu une relation particulière avec la communauté lesbienne, la marque assumant pleinement d’avoir été massivement choisie par les femmes qui aiment les femmes comme moyen de déplacement. Le phénomène commercial n’était pas vraiment observable en France où la diffusion de la marque japonaise est relativement confidentielle, mais aux USA, Subaru a une autre réputation, un peu moins liée au rallye. L’identité de la marque y est plutôt liée à une longue lignée de breaks robustes, fiables, passe-partout grâce à leur garde au sol surélevée et leur transmission intégrale, pas du tout traine-savates, voire même carrément musclés sous la bidoche. Des bons à tout faire capables de procurer du plaisir en toute discrétion, comme des amants qu’il faut connaître de très près pour savoir à quel point ils sont sexy, le reste du monde gobant sans l’ombre d’un doute leur allure de mecs loyaux, honnêtes et droits. Le genre de voisin à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.
Mais en scred, un Forester, un Outback c’est la version automobile de ces bons pères de famille qui de temps en temps se garent sur le bord d’une route forestière, vident leurs poches de tout ce qu’il vaut mieux ne pas perdre dans les bois et savent très, très bien, quel chemin parcourir, quel buisson contourner, par quelle faille dans le grillage se faufiler pour atteindre, comme par hasard, cette souche autour de laquelle se trouvent des semblables avec qui faire corps pour partager un moment de forces liées, de tensions échangées le temps d’une amnésie passagère mettant de côté femme et enfants, boulot et bricolage domestique pour se laisser un peu aller quelques minutes et arroser les bosquets en bonne compagnie.
Il est toujours difficile d’entrer dans la tête des gens pour connaître leurs motivations profondes, mais on peut deviner que si, dans l’histoire, les femmes lesbiennes ont volontiers choisi de rouler en break Subaru, c’est entre autres parce que ces modèles permettaient de disposer d’un véhicule simultanément pratique et plaisant, puissant et polyvalent, autant de qualités que les stéréotypes associent plutôt à la masculinité, sans que pour autant on leur demande « Mais dîtes donc, pour qui vous vous prenez ? ». Parce que la masculinité est un peu comme le territoire des USA : elle aime bien protéger et étendre sa sphère d’influence, s’accaparer ce qu’elle appelle ses « valeurs » et les confisquer aux autres. Et les autres en l’occurrence, ce sont les femmes. Dès lors, le machisme adore s’attribuer des qualités supposées n’être que masculines pour mieux en dénier l’accès aux femmes, qui seraient donc faibles, fragiles, un peu impotentes dans la vraie vie, devant en permanence s’en remettre aux hommes pour survivre aux difficultés du quotidien. Autant dire qu’une femme qui choisir de vivre seule, ou deux femmes qui choisissent de vivre ensemble et, par voie de conséquence, de se passer au quotidien de la présence censée être rassurante d’un homme à la maison, c’est une remise en question de la fameuse nécessité des hommes en général, un peu comme si l’Europe disait aux USA qu’elle prend au mot leur injonction à se défendre toute seule, et déclinait toute proposition d’aide et de soutien, puisant dans ses propres forces les moyens de se protéger, de se développer et de tisser des liens avec d’autres contacts un tout petit peu moins toxiques.

Une voiture pour avoir la paix
Les femmes savent ça : quand elles commencent à empiéter sur le territoire sacré de la masculinité, on leur fait vite comprendre qu’elles sont censées rester à leur place. Et on a beau être militante, engagée et avoir l’esprit combattant, dans la vie de tous les jours on a aussi envie de faire ses courses sans être importunée sur le parking au moment de mettre les sacs dans le coffre, de garer sa bagnole devant chez soi sans se prendre des réflexions pleines de sous-entendus lourdingues, retrouver ses pneus intacts le matin quand on part au boulot. Le break Subaru, c’est la puissance, la praticité, le plaisir de conduire même, mais en version discrète. Ca permet d’avoir les qualités du gros 4×4 ou du pick-up, mais en stealth-mode. Ce sont des sleepers produits en série, qui se paient même le luxe de ne pas avoir l’air physiquement complètement nuls. Sans être des premiers prix de beauté, ils sont juste assez apprêtés pour faire plaisir à voir. Un peu costauds, un peu bon chic bon genre. Ils font penser à Jake Gyllenhall quand il détourne son costard cravate pour adopter les chaussures de chantier dans Demolition. Un Forester peut vous amener au restau, il peut aller chercher la marmaille à la sortie de l’école, se barrer en week-end dans la nature, se garer sur le parking du boulot, tout comme il peut s’avaler tout ce qu’on vient d’acheter au magasin de bricolage, embarquer un chargement de bois ou accueillir dans son coffre les deux golden retrievers qui ont eu la bonne idée d’achever la ballade en se jetant dans un étang. Et pour tout ça, pas une remarque de la part des « vrais » hommes. Pas de V8 sous le capot qui risquerait des les humilier, pas de longueur hors normes, pas de garde-au-sol démesurée qui pourraient leur donner le sentiment qu’on les regarde de haut. Un break Forester, ça permet de jouer en même temps les gros bras et les innocentes, ça garantit d’avoir la paix, tout en préparant discrétos la guerre. C’est une voiture qui a les épaules, mais ne se la ramène pas en débardeur. C’est le beurre, l’argent du beurre, et on va arrêter là cette métaphore laitière.
Comme le montre super bien L’AutoPop, Subaru a su rebondir sur cette préférence élective et entretenir avec ce public sans doute inattendu un lien fait de connivence, de références indiscernables depuis l’extérieur, parfois aussi cryptées que le code commun décidé par les équipiers lors d’une partie de Kems. Était ce juste une façon de se donner à bon compte une belle image de marque tolérante ? A vrai dire, dans les années 90, communiquer publiquement en ciblant une audience homosexuelle pouvait coûter cher à la marque qui avait cette audace : les normes morales hétéronormées étaient prévalentes, les dogmes religieux veillaient au grain, surveillant les discours et les actes afin d’empêcher la population de dériver dangereusement vers le pécher. En 1994, Ikea osait montrer deux hommes meublant leur salle à manger, ensemble. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le spot restait HYPER sage, absolument prude. On se gardait bien, évidemment, de les montrer en train de choisir un lit, ou un rideau de douche. Audace suprême, on osait les montrer dans leur loft, et comme c’était un espace totalement ouvert, on pouvait entrevoir leur chambre, mais tout restait bien comme il faut : ils étaient très classiques, dans leurs habits, dans leur choix de mobilier, ils étaient fidèles, il parlaient comme vous et moi. On prenais même soin de préciser qu’ils s’étaient rencontrés lors d’un mariage. Des fois qu’on aille s’imaginer des choses… Même le slogan, en évoquant le vaste pays que sont les USA et la nécessité de le meubler, évitait soigneusement toute évocation claire de l’homosexualité. Bref, on montrait une réalité, mais on faisait comme si de rien n’était, jouant les innocents, comme si ça allait de soi, en 1994, de montrer deux hommes vivant ensemble de façon très classique. Grosse mauvaise idée ! Le spot publicitaire IKEA sera la cibles des puritains, qui obtiendront sa relégation en deuxième partie de soirée, afin de protéger les âmes pures de toute forme de tentation. Donc, quand Subaru choisit d’explorer cette voie, ce n’est pas nécessairement une affaire gagnée d’avance.

L’intelligence de ce plan marketing c’est d’avoir compris qu’outre Atlantique, Subaru est une marque qui a une identité très mainstream, tout en étant en position d’outsider. Face à Toyota, en particulier, ses ventes étaient anecdotiques et c’est précisément la situation idéale pour tenter un marketing un peu audacieux : après tout, il n’y a pas grand chose à perdre à être facétieux, et un peu gonflé. Au pire, ça part en gros backlash lesbophobe, on change de ligne directrice et on passe à autre chose ; et au mieux, on parle encore de la marque et de son engagement 30 ans plus tard. Or en ce moment même, 30 ans plus tard, nous en parlons. Et pendant ces 30 années, comme s’il roulait tranquilou sur une piste forestière en Subaru Outback, le coude à la portière, le monde a lui aussi fait son petit bonhomme de chemin. La marque aux six étoiles s’est durablement installée dans l’univers des femmes accordant leurs amours au féminin, au point que, dans les films et les séries, quand une femme n’est pas accompagnée d’un homme dans la vie, elle roule encore souvent en Subaru. Ainsi, en France, doter Candice Renoir d’une Subaru Forester, c’est immédiatement permettre au téléspectateur de saisir son indépendance et sa polyvalence : enquêtrice, et mère de quatre enfants. Et le symbole est très fort : son Forester est une stricte cinq places. Une fois qu’elle a fait monter toute la petite famille, il n’y a plus de place pour un homme. Elle est autonome au point de ne pas avoir choisi un modèle avec une troisième rangée de sièges.

Love, Simon
Mais alors, que se passe-t-il dans la tête des scénaristes quand, en 2018 ils attribuent à un jeune lycéen, Simon, un Subaru Outback comme voiture de tous les jours ? Et que se passe-t-il, plus précisément, quand ils donnent à Simon ce modèle particulier au moment même où il se trouve confronté à la possibilité, puis à la nécessité, de faire son coming-out ? Sur l’Internet Movie Cars Database, son Outback est coté 4 étoiles. C’est dire à quel point ce véhicule l’accompagne sur la durée entière du film et constitue un élément essentiel de son personnage. Mais du coup, on peut se poser cette question : qu’est-ce que ça signifie, d’attribuer à un jeune qui commence à affronter le fait qu’il est gay, un modèle de bagnole qui semble dire au monde entier que son propriétaire est lesbienne ?
Et si, à la sortie du film on avait un doute à ce sujet, c’est parce que Love, Simon (Greg Berlanti, 2018) était produit par la 20th Century fox. Or, depuis 1985, la société de production est la propriété de Ruppet Murdoch, qui possède aussi la chaine de télévision très, TRES conservatrice Fox news. Dès lors, quand la 20th Century Fox annonça qu’elle produisait l’adaptation du roman Simon Vs. The Homo Sapiens Agenda de Becky Albertalli, tout le monde s’inquiétait un peu, d’autant plus que le film était présenté comme le premier teen-movie dont le cœur est une romance gay (ce qui n’est vrai qu’à l’échelle hollywoodienne : l’Angleterre avait déjà, en 1996, produit pour la télévision un long métrage, intitulé Beautiful Thing, réalisé par Hettie Macdonald, qui fut un tel succès que Channel Four le distribua la même année dans les salles de cinéma du monde entier). Ajoutons que jusque là, la Fox s’était signalée, en termes de culture gay, par l’adaptation américaine du film français La Cage aux folles, qui laissait un tout petit peu à désirer en termes de distances prises avec les stéréotypes. Dès lors, quand Love, Simon sortit sur les écrans, tout le monde cherchait donc où pouvait bien se situer la perfidie ou la maladresse dans le portrait de ce jeune lycéen découvrant l’amour à travers des échanges de mails avec un inconnu.
Jeune conducteur
Or la Subaru est, carrément, la toute première image du film ! Avant même qu’on découvre Simon lui-même, l’image s’ouvre sur l’Outback au premier plan, portant sur son parebrise un nœud géant signifiant que le break est le cadeau qui va être fait au personnage principal. A ce moment précis, dans la salle, tout le monde se dit que la Fox fait un étrange cadeau à ce jeune homme : Tiens Simon, on t’a acheté une voiture de lesbienne !

On voit le mal partout hein ? Entendons nous bien : dans un monde parfait, on ne devrait ressentir aucune insulte à être assimilé au lesbianisme en particulier, et au féminin en général. Dans un monde parfait, oui. Et même, on pourrait se sentir flatté d’être féminisé puisque, bien sûr, le féminin n’est pas déshonorant, il n’y a rien de dégradant à être lesbienne, et on devrait se sentir honoré et reconnaissant d’être traité de femmelette ou de se voir désigné comme lesbienne, y compris si on est un homme. Tout comme il ne devrait y avoir aucun problème avec le fait d’être traité d’enculé, puisqu’après tout, la sodomie est censée être un plaisir, et pas une descente d’organes en direction des enfers. Mais ce sont leurs auteurs qui donnent aux compliments leur véritable valeur. Et en l’occurrence, voir la boite de production de Ruppert Murdoch offrir une Subaru Outback, emblème culturel lesbien, à un lycéen gay dès le tout premier plan d’un film, c’était exactement le genre de cadeau empoisonné qu’on imaginait avant même d’avoir vu le film. On pouvait ainsi observer comment, dès son tout premier plan, un gay themed movie pouvait laisser craindre le pire. Et on pouvait aussi constater à quel point l’automobile est un objet puissant en termes de détermination des personnages d’une fiction.
Love, Simon, un modèle particulier dans la gamme des gay-themed teen-movies
Pourtant, en regardant Love, Simon, on découvre que non seulement sa Subaru Outback est un élément à part entière de sa vie, sans jamais devenir un sujet de conversation ou de commentaire dans le film, mais aussi à quel point, contrairement à tout ce qu’on pouvait craindre, le film est assez prudent dans sa façon de construire les personnages de Simon et de son entourage, ne cédant pas à la caricature toujours possible dans ce genre de production. Si on comprend que Simon est attiré par les hommes, c’est par de discrets indices qui constituent, pour lui même, quand il y réfléchit après coup, un ensemble de signaux faibles dont il comprend peu à peu ce qu’ils signifient pour lui, et pour sa vie future. Et pour faire une comparaison avec une teen-série plus récente au thème semblable, Heartstopper, Simon est physiquement et psychologiquement plus proche de Nick que de Charlie. Il n’a ni les troubles comportementaux de celui-ci, ni l’intériorisation de la nécessaire haine homophobe que provoque le fait d’être gay dans un monde qui est straight : Pour Charlie, être gay, c’est forcément s’en prendre plein la gueule, être insulté, méprisé, tabassé de temps en temps. Son mode de résistance consiste à accuser le coup, se tenir le plus droit possible face aux maltraitance sans pour autant lutter contre elles. Dans Heartstopper, la violence homophone fait partie de l’ordre du monde et le seul refuge de Charlie et Nick, ce sont leurs chambres et la salle de dessin du lycée, qui les isolent nécessairement des autres. Simon est au contraire un jeune homme assez tranquille, bien dans sa peau, très proche de son groupe de potes, bien intégré dans son lycée. Mais il sait que s’il n’a pas eu à affronter l’hostilité du monde, c’est parce que strictement personne ne sait qu’il est attiré par les garçons, et il est assez lucide pour savoir qu’il n’a pas intérêt à ce que ça se sache.
Mais l’autre différence entre lui et les deux héros de Heartstopper, c’est que Simon est Américain, alors qu’ils sont anglais. Donc, à 16 ans, il a le permis, et donc il a, une voiture.

School bus
Sa Subaru est, d’ailleurs, avant tout, un bus de ramassage scolaire : tous les matins, son parcours vers le lycée lui permet de récupérer, un par un, ses trois meilleurs amis, pour aller en cours après avoir fait un détour pour attraper des cafés au drive local. Et on devine qu’à la fin des cours, il ramène tout le monde, aussi, vers leur banlieue pavillonnaire. C’est un conducteur prudent, dont le tout premier geste consiste à boucler sa ceinture avant de vérifier les environs de son véhicule pour sortir de son emplacement de parking et s’insérer de façon hyper paisible dans la circulation. Il n’y a pas un geste automobile déplacé de sa part sur la totalité du film, y compris lorsque les circonstances font qu’il pourrait être particulièrement nerveux, colérique : dans une telle situation, il met son clignotant, il se gare sur le côté, il se calme un peu avant de remettre son clignotant pour reprendre sa route. Et s’il va en soirée et qu’il sait qu’il va boire, il monte en passager à l’arrière de la Jeep Cherokee de son pote, pour ne pas être imprudent. C’est, vraiment, le gendre idéal dont rêveraient les parents des jeunes gens de son quartier, bien sans ses baskets et confiant en ses propres qualités sans pour autant être ce genre de mâle arrogant que la culture US est capable de produire en grandes quantités. Un gendre idéal, oui, à ceci près qu’il n’a pas l’air d’être très très intéressées par les jeunes femmes célibataires de son quartier pavillonnaire.
Et c’est, aussi, un jeune homme inquiet. Et il l’est d’autant plus qu’il se lance dans une correspondance numérique avec un autre lycéen, dont il ne sait que deux choses : lui aussi est gay, et lui non plus, personne ne le sait. Enfin, peu à peu, il apprend autre chose : il en est amoureux. Et leurs échanges conduisent Simon à comprendre qu’il va falloir quitter le refuge apaisant du placard, pour révéler à lui-même et aux autres, plus clairement, cet aspect de sa personne qui n’est, à strictement parler, qu’un aspect de sa personne parmi tant d’autres, mais dont il sait que ça deviendra la première chose que les autres auront en tête dès qu’il le sauront, avec toutes les images plus ou moins salaces qui iront avec. Car pour toute jeune personne qui sait qu’elle est homosexuelle, la perspective du coming out est comme l’annonce par la météo de l’arrivée d’un front froid et d’une bonne grosse couverture nuageuse. Quand on prend conscience qu’on n’est pas conforme à la norme, c’est le début des ennuis.

Casting automobile
A vrai dire, plus on avance dans Love, Simon, plus on doit admettre que, quand bien même la boite de production est a priori douteuse, ce film évite soigneusement de tomber dans une représentation caricaturale ou ironique des premiers pas d’un jeune homosexuel dans sa vie sentimentale. Ce long métrage comporte bel et bien tous les ingrédients d’un teen-movie classique, avec ses scènes de salle de classe, son proviseur volubile, ses flirts expérimentaux, ses exigences de loyauté forcément malmenées par le scénario. Mais si l’homosexualité du héros est bien, ici, le cœur du sujet, cet épicentre est traité dans la nuance, Simon demeurant très normcore dans son apparence, ses attitudes, sa parole et ses actes. Les personnages gravitant autour de Simon ne sont eux-mêmes pas si lisses et simples que ce à quoi on pourrait s’attendre : la plupart ont leurs failles, leurs limites et paradoxes, qui sont constitutifs de la trame du film, puisque Simon ne sachant pas qui est ce jeune homme dont il tombe amoureux via ce dialogue entretenu par mails, il émet des hypothèses consécutives que le scénario et l’image entérinent aussitôt, ce qui permet d’envisager tel ou tel personnage, soudain, sous un angle nouveau. Ajoutons que l’histoire récente des séries nous joue un tour étrange, puisque dans la distribution de Love, Simon, on trouve Miles Heizer dans le rôle d’un des interlocuteurs potentiels de Simon. Or Miles Heizer, après avoir participé aux séries Parenthood et 13 Reasons why, s’est récemment fait connaître en interprétant le rôle principal de la très bien foutue série Boots, qui plonge un jeune homme gay, un peu malgré lui, dans l’univers très étrangement homoérotique des Marines. Revoir Love, Simon après coup, c’est réaliser que même du côté de sa distribution, ce film avait le nez creux.
Love, Simon se permet même de ne pas lisser entièrement sa représentation de l’homosexualité car, dans le même lycée que Simon, et donc dans le film, se trouve un autre personnage carrément et ouvertement queer, qui se paie même le luxe – et le danger – de troubler la frontière entre les genres. Iel s’appelle Ethan, et iel s’en prend clairement plein la gueule. Mais Ethan affronte cette haine avec courage et panache, faisant preuve d’un sens de la répartie que ses agresseurs n’ont évidemment pas. Et ce sera pour les scénaristes l’occasion d’une séquence au cours de laquelle Ethan ironisera sur la collection de sweats à capuche de Simon. Et sans doute Ethan aurait-iel souri un peu en voyant sa Subaru sur le parking.
Parce qu’un Outback, c’est clairement à l’automobile ce que le sweat à capuche est au vêtement.

Dans le film et dans la vie du personnage, la préférence de Simon pour les hommes est, aux yeux de l’écrasante majorité des personnes qui l’entourent – à commencer par sa famille – une caractéristique parmi tant d’autres, et rares sont ceux qui focalisent leur attention sur ce trait de caractère qui n’est en effet qu’un trait de caractère, pas une définition ou une essence. Dès lors, si les scénaristes n’ont pas l’intention de tendre à leur personnage un piège, s’ils ne se sont pas mis en tête de tuer Simon au détour d’une rue, comme ça arrive souvent à l’average gay character dans les films, c’est que la Subaru Outback n’est pas un élément visant à le discréditer en tant qu’homme. La raison est ailleurs, et elle nous indique qu’on ne devrait pas voir le mal partout.
D’abord, à l’intérieur du film, intra-diégétiquement, ce sont les parents de Simon qui choisissent de lui offrir cette voiture pour ses 16 ans. Et très manifestement, ils ont à cœur d’être des bons parents, avant tout soucieux du bien être de leurs enfants (Simon a une sœur plus jeune que lui), et de leur sécurité. Pour autant, ils ne sont pas sur-protecteurs, mais ils éduquent leurs enfants afin qu’ils soient à la fois autonomes et prudents dans leurs choix. Dès lors, l’Outback est un choix presque évident : fiabilité de la production japonaise, force tranquille qui n’a pas besoin de rouler des mécaniques, habitacle spacieux, simple, propre et clair, qui permet d’accueillir du monde et de partir ensemble vers de nouvelles aventures. La voiture idéale, à l’échelle américaine, pour commencer à prendre le large. Après son coming-out, Simon demandera à sa mère si elle avait « deviné » quelque chose. Et elle lui dira ceci, qui accompagne toute l’attitude que ses parents ont envers lui : ce qu’elle a senti, c’est qu’à la sortie de l’enfance Simon avait perdu cette innocence qui l’avait jusque-là accompagné. Et depuis des années, elle avait l’impression que Simon retenait en permanence son souffle. Alors, cinématographiquement, ce n’est pas aussi puissant que ce que dit un père à son fils dans Call me by your name (Luca Guadagnino, 2017). Mais à ce jeu là, on doute fort qu’un jour un père puisse dire quelque chose d’aussi poignant et décisif. Mais Call me by your name n’est pas un teen-movie, et il peut se permettre une intensité carrément lyrique que la pop culture essaie, entre autres par pudeur, d’éviter le plus possible. Et ce qu’un père peut exprimer dans une puissante tirade à son fils, Love, Simon le dit simplement à travers une Subaru Outback donnée à un fils trop grand pour être pris dans les bras de ses parents, et encore très fragile devant l’existence qui s’ouvre à lui. Pour ses parents, la lui offrir, c’est aussi confier leur fils à cette automobile.

Qui peut le plus…
Extra-diégétiquement, c’est à dire à l’échelle des scénaristes, c’est un choix logique et bienveillant aussi, qui montre que la communication de Subaru a atteint son but. On ne le fait pas rouler en Subaru parce qu’on voudrait le faire passer, de façon misogyne, pour une lesbienne. On le fait rouler en Subaru parce qu’on sent que ce jeune homme va avoir besoin, pour affronter le monde, de protection. Et si les breaks Subaru ont su protéger les femmes lesbiennes, l’inconscient collectif comprend qu’ils sauront servir de refuge à tous ceux qui vont devoir se heurter à une adversité quand ils diront au monde qui ils sont vraiment, parce que finalement, une femme seule est déjà un être en danger dans le monde tel qu’il est dès lors qu’elle se trouve dans l’espace public. Il suffit d’observer ce fait, glaçant : on ne voit jamais de femmes dormant dans la rue. Et ce n’est pas parce qu’aucune femme n’est sans domicile fixe. C’est bien plus sombre que ça : une femme qui dort dehors doit, pour d’impérieuses raisons de sécurité qu’on imagine très bien, se mettre à l’abri des regards car toutes, absolument toutes, font l’objet d’agressions. Quand on roule en fourgon aménagé, on croise aussi des femmes qui bivouaquent en autonomie sur des lieux le permettant. Toutes se montrent plus prudentes que ne le sont des hommes vivant de la même façon, car elles savent très bien à quels risques elles s’exposent.
Ce n’est pas du tout un hasard si c’est dans son Outback que Simon va, pour la toute première fois de sa vie, dire à quelqu’un d’autre qu’il est gay. Que son coming out se fasse dans l’habitacle protecteur de cette voiture précise est parfaitement sensé : sur le net, il est dans un espace public qui ne le protège pas. Dès lors qu’il sait que ses échanges avec son mystérieux interlocuteur ont été lus par un autre élève, et que celui-ci le fait chanter, l’espace public devient dangereux ; il ne sait plus comment interpréter les regards des autres : savent-ils ? Voient-ils en lui le pédé de service, l’enculé qu’on va pouvoir insulter de bon cœur, ou un potentiel pote dont on se fout de savoir avec qui il couche ou qui il aime ? S’il n’avait pas de voiture, il resterait sans doute cloitré chez lui, paralysé par la peur. Mais la Subaru est pour lui comme une armure qui lui permet d’affronter le monde sans que celui-ci le blesse. Ainsi, même après avoir été lâchement outé publiquement par un autre élève, Simon ne cède pas à la phobie scolaire : il prend les clés de sa Subaru, ferme la portière, boucle sa ceinture de sécurité ; il met le contact, respire un grand coup et démarre pour aller en cours, vaille que vaille.
Et, parce que Love, Simon est un teen-movie qui finit bien, quand Simon retrouvera une vie plus sereine, c’est de nouveau dans son Outback qu’il redeviendra le chauffeur de son minibus scolaire, sa meilleure amie rejoignant la banquette arrière pour laisser la place, sur le siège passager, au jeune homme qui est devenu le compagnon de notre jeune héros. Et tout ce petit monde pourra, dans la joie et la bonne humeur malgré tout ce que la vie promet d’adversité, partir vers de nouvelles aventures.

Take Shelter
Deux femmes qui s’aiment multiplient ce risque par deux, puisqu’elles peuvent être visées en tant que femmes, et en tant qu’homosexuelles ; tout le monde le sait, y compris celles et ceux qui n’ont aucune intention de les prendre pour cible. Dès lors, quand on constate que des femmes lesbiennes choisissent de rouler en Subaru, comme on est très conscient de ce à quoi elles doivent faire face dans leur vie, on se dit qu’elles le font en connaissance de cause. Notre imagination se contente de poursuivre ce fil logique en reconnaissant dans la marque japonaise une source de protection capable d’offrir un refuge à toutes celles, mais aussi tous ceux qui traversent l’existence en gardant en tête, même dans les moments censés être les plus sereins, que les choses peuvent mal tourner. Parce que c’est quand même un peu ça, être gay, lesbienne, queer, trans (et pour cette dernière catégorie, on peut multiplier le danger par un coefficient même pas évaluable tellement il est élevé) : ne pas savoir si l’accueil par les proprio du Air’b’n’b se passera bien, choisir de préférence les locations avec une boite à clés, au cas où, surveiller les alentours au moment d’avoir un geste de tendresse en public, guetter une réflexion quand on remplit à deux le caddie au supermarché, ne jamais savoir quelle est la raison pour laquelle on n’est pas retenu comme locataires potentiels d’un appartement. Et on ne parle même pas des possibilités de harcèlement, de tabassage, le risque de devenir une cible politique facile, de voir les droits qu’on croyait acquis être remis en question ou de voir une société tout entière se retourner contre soi parce qu’un personnage politique démagogique a décidé qu’on était LE danger public sur lequel il fallait diriger toute la haine que le peuple peut ressentir, pour éviter qu’elle se tourne vers les véritables responsables de la frustration existentielle que ce monde génère, nécessairement. Etre gay, lesbienne, c’est choisir son logement en veillant à ce qu’il soit sécurisant, ni trop en vue, ni trop retiré ; opter pour tel quartier plutôt que tel autre parce qu’on y sent un peu moins peser le diktat de la norme hétérosexuelle, partir en vacances dans tel pays plutôt que tel autre. Alors c’est assez normal de choisir, aussi, sa voiture en ayant en tête ce critère. Elle doit être protectrice, solide, ne pas attirer l’attention sans faire profil bas, elle doit être efficace sans être un appel à la compet’ de biscottos. Ce qu’il faut, c’est un break Volvo en un peu plus fun tout de même, en plus agile aussi en cas de coup dur. Une bagnole qui soit taillée pour la vie outdoors tout en pouvant constituer une panic-room en cas de coup dur.
En mode « qui peut le plus, peut le moins », on se dit que si une Subaru peut protéger les amours lesbiennes, c’est qu’elle a les épaules pour sauver la peau des fesses de tout le monde au quotidien. La magie d’une telle promesse, c’est qu’elle est capable de toucher chacune, et chacun de nous ; et ça tombe bien, parce qu’on sent bien que la menace qui rode dans ce vaste monde ne concerne pas seulement celles et ceux dont la sexualité et les amours ne sont pas strictement hétérosexuées. Le vrai danger est plus vaste que ça, et on peut le désigner ainsi : c’est l’expression sans limite d’une masculinité qui ne sait se déployer que sous la forme de la loi du plus fort. Les USA sont sans doute l’une des cultures qui aura le mieux mis en scène ce type de rapport de force qui peut toucher tout le monde, et si on trouve outre Atlantique une conscience aiguë de cette tendance viriliste, c’est évidemment parce que c’est là, aussi, qu’elle s’exprime de façon particulièrement débridée. Déjà, en 1962, John Ford mettait en scène cette guerre du plus gonflé contre les plus civilisés dans The Man who shot Liberty Valance, et c’est tout juste si aujourd’hui il ne faudrait pas inscrire en début de film quelque chose comme « Toute ressemblance avec un homme politique existant de nos jours n’est pas tout à fait due au hasard », tant ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui, absolument quotidiennement, c’est l’affirmation basique, frontale, sans aucune forme d’ambiguïté, de cette espèce d’aplomb qui se croit masculin pour la seule et mauvaise raison qu’il s’impose sans aucune forme de considération pour les femmes, sans aucun respect pour les hommes qui ne sont pas basiquement brutaux, puisque selon cette conception de la masculinité, la considération et le respect sont des faiblesses considérées comme féminines. Le résultat, c’est un concours permanent de virilité, les hommes s’évaluant les uns les autres constamment, chacun ayant peur d’être moins masculin que l’autre, et donc plus féminin. Et c’est là tout le paradoxe de cette catégorie d’hétérosexuels : ils prétendent aimer les femmes, mais considèrent que tout ce qui leur fait penser un tant soit peu au féminin est la pire chose du monde. Les femmes étant féminines, les couples de femmes l’étant doublement, les femmes lesbiennes ont toutes les raisons du monde de craindre de ces hommes là.
Dès lors, tant pour le quotidien que pour les situations de crise, disposer d’un véhicule qui soit costaud sans pour autant remettre une pièce dans le jukebox du masculinisme, c’est une option qui a du sens, au-delà du public un peu restreint auquel on pense d’habitude quand on évoque Subaru. Parce que les femmes lesbiennes sont, finalement, le visage de la majorité des êtres humains, de tous ceux, femmes, hommes, et non binaires, qui ont plus à souffrir qu’à gagner à voir les pulsions viriles diriger ce monde, cette majorité des humains et des humaines qui ne sont tout simplement pas d’accord avec le règne de la force. Les breaks Subaru sont tout simplement le refuge automobile, le fourgon blindé de cette humanité là qui lui permet tout simplement de profiter des plaisirs de la vie, car la vie peut être plaisante, pour tous. Et Simon en est, au volant de son Outback, l’un des visages de cette humanité.

Et pour se quitter sur une belle image, un dernier photogramme, tiré de Beautiful Thing, qu’on a évoqué plus tôt. On est en 1996, Jamie et Ste ne le savent pas encore, parce qu’avant de le dire à l’autre, il faut réussir à se dire deux ou trois choses à soi-même, mais ils s’aiment. Ils sont anglais, trop jeunes pour avoir le permis. Mais dans la chambre de Jamie, quelques images ; et en bonne place, une petite collection de gros plans sur des calandres et des phares qui sont comme autant de visages bienveillants, les seuls à pouvoir être témoins de cet amour naissant. Les seuls aussi à pouvoir leur promettre d’aller voir ailleurs si on ne peut pas y être heureux. Les voitures sont, aussi, nos anges gardiens :

- Chaine Youtube bagnolarde, pop’ et engagée, assez profondément politique sans en avoir l’air, dont on peut suivre l’actualité sur Instagram et TikTok , et son taulier pourrait bien, un de ces jours, avoir son rond de serviette parmi les citations régulières de ce blog. ↩︎