Dans un voyage en Absurdie

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Parfois, on est pris en étau entre deux sentiments. C’est tout particulièrement le cas lorsqu’un travail est rudement bien fait, mais que dans le même temps, le fait même de l’avoir mis en œuvre n’a aucun sens. Professionnellement, c’est parfois l’impression que j’ai quand je corrige des copies sans fautes d’orthographe, structurées de façon rigoureuse, sans aberrations logiques dans le raisonnement, mais ne tentant de répondre à aucun problème clair. Comme si la réflexion se menait sans but, sans horizon, d’un point flou à un autre point flou, dans le luxe des références bien choisies, bien comprises et bien restituées, mais sans que l’ensemble mène où que ce soit. Souvent, ce n’est même pas qu’on soit hors sujet, c’est plutôt qu’on est hors de tout sujet. Il y a un thème, certes, et on se promène librement dedans, selon un trajet qui n’a pas de justification.

C’est exactement l’impression qu’on ressent quand on regarde le spot de trois minutes (tout de même) qui illustre l’ouverture de la huitième saison de championnat de Formula E (appelé, en réalité, ABB FIA Formula E World Championship, pour ceux qui aiment les noms composés). Sam Walker, le réalisateur, qui a déjà une grosse carrière derrière lui, mais n’était pas spécialisé dans la réalisation de spots dédiés aux sports mécaniques, fait un excellent travail visuel. Il y a un nombre de plans impressionnant, sans que l’ensemble donne l’impression d’une simple accumulation. Il y a un récit, des angles de prise de vue qui plongent dans l’action exactement comme le ferait un jeu vidéo particulièrement immersif (les techniques de construction de l’image sont, d’ailleurs, issues de l’art du jéu vidéo, tout en intégrant de véritables prises de vue de modèles de Formula E accidentés, pour qu’on ait une impression de matière, de présence physique), le spot assure le show, mais on passe aussi son temps à se demander, simplement, quel sens ont ces images : pourquoi un crash dès l’ouverture ? Pourquoi les pilotes continuent la course… à pieds (bien bien…) puis à cheval (hein ?!), se livrant à une course poursuite à travers les rues, puis les boutiques et restaurant de la ville accueillant ce scénario insensé, dévastant tout sur leur passage.


A vrai dire, on se dit que, peut-être, l’absurdité scénaristique du spot a quelque chose à voir avec le non sens de la discipline elle-même. Ce n’est pas qu’on s’oppose forcément à l’idée que des voitures de course puissent être mues par des moteurs électriques (même si le spectacle synesthésique du sport mécanique perd là un de ses sens tout de même importants : l’ouïe), c’est plutôt qu’il est complètement stupide et mensonger de prétendre qu’il y aurait là une perspective d’amélioration de l’état de notre planète. La voie d’une telle réparation ne peut pas être une piste de course.

On sentait la discipline se prenant les pieds dans le tapis de ses propres contradictions quand, il y a neuf mois, elle entamait sa campagne de promotion intitulée Change, Accelerated, diffusant un spot un peu moins long, et visuellement très réussi (réalisé par Marcus Söderlund, une pointure lui aussi), fondé sur des prises de vues saisies en hyper ralenti, de scènes urbaines pleines de vie, mais quasi mises à l’arrêt par l’oeil ultra rapide de la caméra, fixé sur un rail de travelling sur lequel elle se déplaçait ultra lentement. On ne pouvait pas mieux signifier l’embarras du discours : on veut sauver la planète, et donc on doit se montrer vraiment très raisonnables, mais on veut quand même tout faire comme avant, sauf que désormais on fera en sorte d’avoir bonne conscience. Ou plutôt, on fera semblant d’avoir bonne conscience, parce que, il n’y a pas trente-six solutions : si on veut continuer à faire la promotion, et à organiser de telles courses, déplaçant le spectacle de la Formule 1 dans les boulevards urbains, avec tout le show qui va avec, et si on veut quand même n’entretenir dans nos esprits aucune forme de remord, il va falloir tout simplement n’avoir aucune forme de conscience, du tout.


Se vautrer dans l’absurdité est une bonne façon de couper les ponts avec la conscience : noyée dans la frénésie du mouvement dans le spot de Sam Walker, ou engluée dans la glue des contradictions d’un mouvement qui se veut en même temps raisonné et de plus en plus rapide dans celui de Marcus Söderlund, la pensée éprouve le doux plaisir de sa propre anesthésie, et de sa douce extinction.

Parce que, évidemment, on l’a comprise la métaphore du film de Sam Walker : pourquoi ces pilotes sont-ils à ce point forcenés ? Parce qu’ils ne courent pas que pour le championnat : c’est une course contre le réchauffement climatique qu’ils mènent. Hin hin… Je ne sais pas combien sont payés les gens qui ont eu cette idée, quel est le salaire qu’on touche pour pondre de telles stratégies de communication, mais quelque chose me dit que ce job est sur payé. Il serait bon qu’à un moment, sur cette planète, on cesse de surévaluer le bullshit.

En fait, c’est simple : soit la compétition automobile s’assume comme un espace exceptionnel, concentrant sur elle-même le défoulement de pulsions qui seront clairement interdites dans l’espace public du quotidien, et les sports mécaniques auront un avenir, soit ce domaine continue à mentir, à se draper dans une posture morale ridicule, prétentieuse et trompeuse, et il découvrira que, parfois, le ridicule finit par tuer. Parce que collectivement, s’il y a bien quelque chose que ces dernières années nous ont montré, c’est que le seul changement radical qui nous soit proposé, consiste à lever le pied. Et la seule accélération qui ait du sens, c’est le ralentissement. On évoquait il y a quelques jours les images réjouissantes de Citroën AMI et Opel Rocks-e encanaillés pour des courses plafonnant sans doute à 80 km/h, et on découvrait une certaine jubilation dans la perspective de les voir se chamailler dans les ruelles des villes de province. A tout prendre, ça aurait plus de gueule que le spectacle un peu confondant de simili formule 1 cherchant à faire croire qu’elles participent à un spectacle tragique, plein de bruit et de fureur, au coeur des plus grandes mégapoles de la planète. On ne sait pas à quel point est sans issue, parce que les aberrations ont parfois une force de survie surprenante. Mais il serait parfois raisonnable que, sur le tableau de bord de ce genre de proposition, on ose appuyer sur le bouton Off.


Je glisse ici, en note de bas de page, cette observation : dans les deux spots partagés aujourd’hui, on observe l’apparition de la police montée, et donc du cheval. Je n’ai pas creusé la métaphore, mais il y a là quelque chose qui relève de l’aveu : la présence chevaline a quelque chose d’exotique dans l’espace urbain. Pour autant, elle a ce côté spectaculaire, elle relève d’une mise en scène de la puissance qui n’est pas inintéressante. Sinon, les forces de l’ordre n’y recourraient pas. Le cheval, dans le spot de Sam Walker, apporte une dose de violence qui a presque l’air empruntée à l’univers de Peaky Blinders. Esthétiquement, pourquoi pas. Pour le reste, c’est totalement insensé. Mais on pourrait creuser le lien quasi mythologique qui se tisse entre le cheval et la bagnole. On y reviendra, sans doute, un jour.

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2 Comments

  1. Bonsoir JC,
    je pars habituellement du principe de n’intervenir sur ce blog qu’avec quelque chose de pertinent. Mon avis seul n’est pas intéressant, alors même que je « dévore » chaque post.
    Mais cette fois, je veux simplement te remercier pour la hauteur de tes articles qui, sous couvert de parler bagnoles, me font toujours réfléchir. En plus de me donner envie de ressortir mes playlist de rap US, évidemment (pas longtemps).
    En te lisant, je me sens un peu moins « extra-terrestre » sur cette planète, car je me reconnais bien dans ton réalisme, ton pragmatisme et ta détermination, au milieu de cet océan de superficialité. Et, comme toi, je suis admiratif du talent de certains, et passablement atterré du comportement d’autres.
    Bref, l’occasion de se coucher un peu moins bête se fait de plus en plus rare (alors que paradoxalement on est de plus en plus sollicités), mais c’est vraiment le cas avec ton blog.
    Je ne me rend pas vraiment compte du travail qu’il demande, mais je lui souhaite longue vie.
    Cet avis ne concerne que moi, mais j’avais envie de l’exprimer.

    Xavier

  2. Salut Xavier, et merci beaucoup. Je pense que lorsqu’on se lance dans la rédaction d’articles sur un blog, c’est d’une part parce que soi-même on ne trouve pas ces articles ailleurs, mais aussi en espérant qu’ils puissent trouver un écho chez quelqu’un d’autre, et même, qui sait, chez quelques autres ! Alors, forcément, ce genre de retour donne, aussi, l’impression d’être un peu moins extraterrestre sur sa propre planète. J’ai bien l’intention de continuer un moment, parce que ça m’intéresse d’observer cette période de transitions par l’intermédiaire du prisme de la bagnole. Et puis j’espère qu’il puisse encore se passer quelques événements palpitants. Mes derniers articles sont un peu plus critiques que la moyenne, mais j’espère bien exprimer prochainement quelques motifs d’enthousiasme ! Merci, en tout cas, de lire si assidûment, et de rédiger régulièrement des retours, qui me nourrissent et me rassurent à la fois !

    Très cordialement,

    Jean-Christophe

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