La théorie des cordes vocales

In Constructeurs, Ferrari, Monza SP1 / SP2
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Ferrari est une planète à part, sans doute du genre à être la plus proche de son astre, dans son propre système astral. On y développe une gamme, certes, comme chez les autres constructeurs, mais ici, les modèles appartiennent à trois familles : la gamme Sport, la gamme Gran Turismo, et jusque là, on est dans le registre que la marque a toujours pratiqué; mais voici venir la troisième famille : Icona, qui est une sorte de gamme métaclassique, puisqu’elle est une évocation de modèles anciens sous une définition contemporaine, une réinterprétation de saveurs automobiles anciennes. Pas du néo-rétro, pas du reborn, mais quelque chose de plus fin, et de plus malin, comme si on injectait d’anciens usages de l’automobile, d’anciennes expériences dans une carrosserie qui serait, à la façon de la conscience chez Bergson, un pont jeté entre la passé et l’à venir, le tout emmené par une cavalerie traditionnelle et, disons, suffisante. 

Les Monza SP1 et SP2 sont les deux premiers modèles de cette gamme. Facile à mémoriser : SP1 a une place, SP2 en a deux. Jusque là, tout va bien. Et comme on ne peut pas transformer l’une en l’autre, ni modifier l’autre pour qu’elle devienne une, et parce qu’on est de toute façon dans l’irrationnel, il sera nécessaire de passer commande des deux, afin de ne jamais être pris au dépourvu. On ne sait jamais. Pour le moment, la une est grise et l’autre est noire, mais on devine qu’à la commande, on pourra demander un peu ce qu’on veut, même si on aimerait bien que chez Ferrari comme chez les autres marques de luxe, il y ait quelqu’un pour dire à la clientèle « Non, ça on ne le fait pas ». Que des gens claquent des sommes astronomiques dans de tels objets, admettons-le à la rigueur. Qu’ils méprisent ceux qui les ont conçus, et ceux qui rêveront sans jamais y parvenir d’en posséder un, les abîmant avant même la signature du bon de commande en optant pour une couleur ou des finitions qui sont une injure aux lignes et à l’esprit, dans une sorte d’attitude punk-riche, qui crache sur ce que les autres adulent, mais que lui seul peut s’offrir, c’est plus discutable. Mais théoriquement, les Monza SP1/2 sont des voitures assez éloignées de la pure frime, dans la mesure où elles ne suivent pas la tendance actuelle consistant à surprotéger les occupants derrière des vitrages fumés. Ici, on règle le problème de façon simplissime : pas de vitrage. Ni sur les côtés, ni devant. Disons-le autrement : pas de pare-brise. Et l’engin monte à 300 km/h. A l’ancienne. 

A l’ancienne ? Mais quand roulait-on à 300 km/h sans au moins un saute-vent ? En fait, jamais. On a volé ainsi, ça oui. Mais roulé, non. Quelques voitures ont proposé à la clientèle de rouler totalement livré aux éléments, comme le Spider Renault, mais on était loin de ces vitesses. Et à 300 km/h, le moindre moustique devient une munition. Alors un gravillon soulevé par la voiture qui vient de passer deux secondes plus tôt, c’est à dire 160 mètres plus loin…

Qu’on se rassure, l’engin est équipé d’un pare-brise virtuel. Oui oui, ne ricanez pas bêtement avec cet air dubitatif, c’est la science qui gère : un flux d’air produit par un dispositif aérodynamique discret (ultra discret même, puisque ces voitures sont totalement dénuées de toute aspérité, et débarrassées de tout aileron, spoiler, laissant la carrosserie totalement fluide, pure), un dispositif, donc, fait barrière au vent, et permet au passager de demeurer dans le plus grand calme atmosphérique, comme si l’habitacle était un oeil du cyclone sans fin. Et d’une certaine façon, étant donnés la puissance et le souffle du six litres cinq dont les douze cylindres récoltent la tempête sous le capot, là, c’est bien un cyclone qu’on a bout des doigts, une fois le volant en main, et la pédale d’accélérateur sous le pied droit. Pare-brise virtuel ou pas, on devine très bien de quelle façon cet environnement de carbone/métal invite à fendre l’air comme une lame forgée de métaux inconnus sur Terre, ne laissant sur son passage qu’un long cri, un hurlement poussé aux limites de la capacité pulmonaire, quelque part entre l’incantation et la rage. 

Bien sûr, de tels objets sont indécents. Mais nous avons chez nous des objets qui, en leur temps, furent aussi réservés au plus petit nombre. De la vaisselle, du linge, des meubles évidemment, que le plus grand nombre ne pouvait pas s’acheter. Et nous en sommes aujourd’hui les héritiers, conservant cette mémoire du passé parce qu’elle en vaut la peine, au-delà de son caractère éminemment bourgeois. La SP1 est peut être la seule voiture qui puisse être résumée au cuir de son siège. Ce cuir qu’on croirait au moins cinquantenaire est, au beau milieu de cet ensemble de 1500 kilogrammes, dont un bon tiers doit être consacré à la production des 810 chevaux qui animent chacune de ces bêtes, ce qui ancre la voiture dans une époque où la route elle-même devait être conquise, dressée comme on le fait des chevaux qu’on monte pour la première fois. 810 cv purement issus de bons vieux cylindres, à l’ancienne, sans suralimentation, un moteur simplement atmosphérique, comme ça ne se fait plus. 

Ce moteur, et ce siège beau comme une selle de cheval, c’est tout. Ou presque. En fait, tout ça fait du bruit, du son, du bruit qui pense comme disait Victor Hugo quand il définissait la musique, ce genre de sonorité qui, parce qu’elle est riche en résonances, s’apparente au chant. Ça vocalise, proprement, sobrement, ça monte en régime vers les aigus, de façon nette, sans bavure, avec des petites nuances dans les très hautes fréquences, et sans doute quelques pointes dans les ultra-sons, c’est rauque dans les graves, ça devient limpide en haut du spectre sonore. C’est en prise directe : pas d’habitacle, pas de filtre, pas d’isolation. Ce qui se passe sous le capot, se passe aussi sur les tympans, ce qui sort des pots d’échappement monte direct au cerveau. Si, comme le suggère la théorie des cordes, l’univers est une immense vibration, cette Ferrari semble être réglée à son gigantesque diapason.

Ça ne se faisait plus, et Ferrari le propose. Probablement, on ne roulera jamais là-dedans, et à vrai dire, c’est pas si grave, on en arrive presque à se satisfaire du simple fait que ça existe. Ça signifie que rien n’est perdu de ce qui a existé, et que rien n’est perdu non plus dans ce qui nous arrive. 

Evidemment, vous allez regarder ce qui suit, et découvrir le chant de ce V12. Et bien sûr vous allez vous poser, tous, la même question : pourquoi, chez Ferrari, a-t-on trouvé bon de coller de la musique sur ces images ? Bonne question. La réponse, c’est probablement que là aussi, il n’y a personne pour dire « Non, non non, ça, on le fait pas ». Ces gens là, on va en manquer de plus en plus vous verrez. 

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