Faire du vieux avec du neuf

In Chieftain, Jensen, Land Rover, Non classé, Range Rover, Reborn, VS Coupé
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Quand, successivement, Land Rover et Jensen proposent de faire revivre le Range sous sa forme classique, mais dans une définition fort différente, il est possible de se demander où se trouve l’authenticité véritable  de ce véhicule icône. Evidemment, ce qui va suivre ne constituera pas un comparatif utile pour un acheteur éventuel, d’abord parce que le nombre d’acquéreurs potentiels de tels véhicules est très réduit, ensuite parce que le nombre de modèles produits l’est tout autant. Mais c’est l’occasion de se demander, conceptuellement, ce qu’est l’authenticité, et on pourra dans le même mouvement tenter de définir un peu mieux ce que c’est, le luxe. 

D’un côté, nous avons le Range tel que sa marque nourricière en propose une poignée au public. Dix exemplaires reconstruits absolument à l’identique du modèle originel, pièce par pièce. Un peu comme si la marque avait dix modèles du premier millésime sur les bras, découverts par hasard au fond de l’usine, oubliés là pendant quarante ans, mais qu’elle ne s’étaot pas contentés de les mettre en concession. Non, elle les aurait entièrement démontés, pièce par pièce, avant de les reconstruire à l’identique. Ainsi, pour la somme de 150 000 €, il est possible de prendre le volant d’un véhicule historique, sorti il y a quarante ans, mais construit hier, absolument neuf. Un vrai voyage dans le temps. 

De l’autre côté, Jensen propose un autre genre d’hommage : pour 280 000 €, on peut acheter ce qui ressemble de près à un Range Rover de 1993. Il s’appelle Chieftain, et ce n’est pas tout à fait le modèle iconique, puisque c’est un 4 portes, mais vu de dehors, on dirait presque un Range de 93 en état d’origine. Presque, parce que tout de même, pour tout amateur un peu connaisseur, on voit vite que deux détails ne collent pas tout à fait à l’image qu’on a en tête. Le premier est patent, ce sont les jantes de 17′, là où le Range de 93 chaussait du 16′. Les pneus sont aussi plus larges, et de taille plus basse, ce qui donne l’impression que l’auto est plus petite qu’elle ne l’était à l’époque. Du coup, puisque le regard se fixe sur les roues, il s’étend ensuite aux ailes, qui semblent un peu trop remplies pour être honnêtes, et on discerne alors l’autre détail qui distingue ce modèle Jensen du Range Classic, car ses ailes sont généreusement élargies, à la manière dont on équipe plutôt, d’habitude, les Defender. C’est relativement discret, mais sur une carrosserie dont le dessin est avant tout caractérisé par la sobriété des deux lignes parallèles qui courent le long du profil, soulignées par le bas de caisse légèrement courbé, c’est forcément visible. Et ça contribue aussi à donner à l’engin une allure trapue, et à lui retirer, du coup, l’aspect « haut sur roues » du modèle historique, aspect qui, sur le modèle 93, était déjà atténué par les boucliers plus massifs, qui abaissaient un peu la caisse par rapport au dessin originel qui semblait littéralement être en sustentation au dessus des roues. Ici, les projecteurs anti-brouillard montés sous le bouclier renforcent encore cette abaissement visuel de l’auto sur ses roues, ce qui contribue, aussi, à lui donner un petit aire menaçant. Autre conséquence de ces ailes élargies, l’extension déborde sur la porte arrière. Or vous vous souvenez à quel point celle-ci était déjà très fortement amputée par le passage de roue, le bas de la portière semblant dès lors étrangement court ? Eh bien, là, c’est encore pire, et l’effet est un peu étrange à vrai dire.  Tout ça contribue un peu à donner au Jensen Chieftain une allure de gros jouet.

En réalité, cette voiture est bien plus qu’un Range Classic de 1993 un peu customisé. En fait, ce n’est pas un Range, puisque le chassis est prélevé sur le Discovery troisième génération, suffisamment raccourci pour pouvoir y adapter la carrosserie du Range. On est donc loin de la reconstruction à l’identique. Il s’agit plutôt d’une recréation, si on veut utiliser un concept valorisant, ou un swap, si on veut être un peu plus dubitatif. Quoiqu’il en soit, c’est un travail extrêmement soigné et approfondi. L »auto est entièrement repensée, de fond en comble, pour proposer une expérience nouvelle. Evidemment, le moteur n’est pas en reste. Comme un Range digne de ce nom dispose de huit cylindres en V sous son capot, et que ce joli moulin se doit d’être d’origine américaine (le Range originel était mû par un V8 Buick), Jensen motorise sa création avec un V8 d’origine GM, un 6.2l dont on tire 556 cv, et un couple plus que confortable. 

Le travail se poursuit, évidemment, à l’intérieur, puisque tout en conservant son mobilier d’origine, tout est mis à niveau pour faire de ce Range une voiture contemporaine, connectée, informatisée, conforme finalement à ce qu’elle serait si elle était conçue en 2018. 

Reste à savoir quel est l’intérêt d’une telle proposition. Finalement, cela consiste un peu à concevoir entièrement une voiture sous la forme d’un trompe l’oeil :  elle fait croire qu’elle est quelque chose, alors qu’elle est autre chose. Le problème, c’est que finalement, le principal intéressé, le propriétaire, sait ce qu’il en est. Dès lors, c’est un véhicule qu’on achète pour berner le regard des autres, pour leur faire une sorte de blague. Mais en dehors de ce « trick », le véhicule n’a pas énormément d’intérêt. Il est trop puissant pour tirer parti de sa cavalerie, il n’est plus apte à évoluer hors goudron. En somme, c’est une bonne blague et un clin d’oeil lancé aux connaisseurs,  un bon coup à 280 000 €. Etcette somme d’argent, tout de même élevée, semble être le prix d’une sorte de malentendu. Comme si Jensen s’ingéniait à faire du vieux avec du neuf. 

Après tout, pour revenir à ce qui est proposé chez Land Rover, pour une dizaine de milliers d’euros supplémentaires, on peut opter pour un Range SV Coupé, dont la définition rend hommage à l’ancêtre premier du nom, avec ses deux portes, et qui bénéficie d’une conception entièrement contemporaine, là où le Jensen, bien que réalisé avec une minutie d’artisan de très haut vol, relève conceptuellement, d’une certaine forme de bricolage. On y perdra évidemment un peu en facétie, on n’aura plus le côté « bonne blague » du Jensen, mais on roulera dans une véritable évocation du Range Rover originel, même si, forcément, la comparaison des vues de profil met en évidence qu’entre temps, la bourgeoisie naturelle de ce modèle s’est un peu empâtée, qu’on y semble assis moins haut, et plus loin du pare-brise, dans une position moins aristocratique. Le SV coupé ressemble à un yacht, là où le Range Rover faisait plutôt penser à un tracteur de luxe. Surtout, il manquera au profil du SV le déséquilibre magique des masses de son aïeul, l’augmentation de l’empattement lui faisant perdre l’aspect très « posé sur le train arrière » du véritable Range Rover.

Mais voilà, ce que montre le Range Rover SV coupé, c’est qu’il est désormais impossible de disposer d’un véhicule semblable à ce que fut le Range Rover à sa sortie.

Tout ceci fait un peu penser à l’histoire du bateau de Thésée : la légende voulait qu’après avoir vaincu le Minotaure, ce navire ait été conservé à Athènes, où ses gardiens remplaçaient chaque pièce quand elle était usée, ou cassée. Ainsi, de fil en aiguille, il ne resta plus aucune pièce d’origine dans la composition du bateau. A ce stade du récit, se pose une question philosophique, et logique : est-ce toujours le navire de Thésée ? D’un côté, il semble que oui, puisque c’est bien cette embarcation ci, et pas une autre qui a été entretenue. De l’autre, si on prenait toutes les pièces qui en ont été retirées, et qu’on s’en servait pour reconstruire le bateau, on disposerait dès lors de deux bateaux, alors que Thésée n’en avait qu’un. Ce paradoxe logique en directe provenance de l’Antiquité posait déjà le problème de l’authenticité. Le Range Reborn fait beaucoup penser au bateau qu’on aurait reconstruit avec les pièces d’origine. C’est la résurrection de quelque chose qui avait purement et simplement disparu. Le Jensen correspond à une reconstruction qui respecterait la forme générale de l’objet, mais se permettrait bon nombre de libertés, afin toutefois de respecter dans une certaine mesure le concept originel. Le Range SV coupé pousse le respect du Range originel plus loin, sans toutefois parvenir à le remplacer tout à fait parce que, d’une certaine manière, il en conserve le concept, mais il en gomme tous les défauts qui en faisaient, aussi, le charme. On pourrait dès lors lui reprocher sa perfection, sa trop grande proximité avec ce que pourrait être le Range Rover « idéal », alors qu’on s’était très bien fait au Range réel. 

Voici pourquoi.

Des Range originels, on en croise encore aujourd’hui. Ils ont évidemment vieilli et leur carrosserie, comme leur intérieur, porte le poids de l’utilisation réelle qui a été faite de ces engins. Les surfaces sont un peu gondolées, les capots ne ferment plus tout à fait, les garnitures intérieures se sont fait la belle, bref, ils sont dans leur jus. Pour la plupart, ils ont un petit aire « penché », certains tassés sur le train arrière, d’autres franchement inclinés sur le côté, et c’est ce qui fait, souvent, tout leur charme. Cet état, ni le Chieftain, ni le SV coupé ne l’atteindront jamais.  On n’imagine pas très bien ces modèles être maltraité par leurs propriétaires, ni même utilisés comme on pouvait le faire du Range MK1. Ils ne sauront jamais ce qu’est le franchissement d’un gué, un croisement de ponts, ni le plaisir de longer une voie de chemin de fer, de s’extraire d’un bourbier ou de se frayer un chemin parmi les ronces bordant les chemins creux. Seul le premier Range était vraiment utilisé pour ce dont il était capable. Dès lors, si l’authenticité réside dans le fait de correspondre à sa propre essence originelle, le Jensen et le SV ne sont pas vraiment des Range authentiques. Maintenant, pour être honnête, le Reborn ne l’est pas vraiment non plus, car il fait l’objet d’une attention toute particulière, qui empêchera pour de bon de l’utiliser comme il pourrait l’être s’il s’agissait d’un Range lambda.  Cependant, parce que ce sont de véritables caisses d’origine, reprises à zéro après avoir vécu leur bonne vieille vie de Range Rover, comme n’importe quel autre modèle vendu à cette époque, on peut considérer qu’il y a dans cette dizaine de voiture un parfum d’authenticité qu’on ne retrouvera pas chez ses cousins lointains.

Reste cependant une solution pour l’un des dix propriétaires de ces rééditions à l’identique : s’offrir un Reborn, et avec les dizaines de milliers d’euros économisées par rapport à l’achat d’un Jensen ou d’un SV, se payer un Range du début des années 80, dans son jus, déjà bien buriné par un usage régulier en tout-terrain, et en profiter pleinement, sans aucune crainte d’abîmer ce qui a déjà été amplement esquinté. L’idée n’est absolument pas iconoclaste, car elle est, précisément et profondément respectueuse de ce qu’est, dans le fond, le Range Rover. On sait bien d’ailleurs que, même cabossés, la calandre de travers, amputés des pare-chocs, dépouillés d’une majeure partie de leur peinture, les Range usés jusqu’à la corde sont beaux, parce qu’ils sont l’image même de leur fonction accomplie, alors que ceux qui sortent aujourd’hui des concessions n’ont que la beauté d’un potentiel qui ne sera jamais mis en oeuvre.

Il est possible de considérer que ce soit ça, le véritable luxe : non pas la préciosité un peu ridicule consistant à exiger en permanence ce qui se fait d’absolument « mieux ». Car le mieux demeure une valeur relative, que ça ne se mesure qu’en comparaison aux autres, et qu’il y a dans cette prise en compte permanente du regard et de l’évaluation des autres quelque chose de mesquin, qui se conjugue mal  avec l’idée du luxe. Et ce n’est pas non plus l’aptitude à détruire ce qui coûté cher, car il y a dans le luxe l’idée, aussi, d’un respect pour le travail de ceux qui sont à l’origine de l’existence de l’objet, les ouvriers, artisans, dont les mains ont mis en forme la voiture dont on nous remet les clés. Ainsi, finalement, des trois véhicules évoqués, seul le Range Reborn se montre absolument indifférent aux normes d’évaluation de l’époque, puisque cette voiture ne pourrait pas exister aujourd’hui. A la limite, si on devait la chercher dans une automobile contemporaine, c’est peut-être dans le Rolls-Royce Cullinan qu’il faudrait le chercher, parce qu’il impose le respect tout en semblant nous dire « vas-y, tu peux m’utiliser, je suis fait pour ça ».  Mais voila, aucun propriétaire ne répondra à cette invitation, et le Cullinan demeurera un de ces engins au potentiel inexploité, virtuel. S’offrir un objet qui corresponde, exactement, et sans excès, à l’usage qu’on peut en avoir, et disposer du temps nécessaire à cela, voila le véritable luxe. Et les Range les plus classiques, tout comme leurs vieux frères de franchissement, qu’on appelle désormais Defender, parce qu’ils constituent, du simple fait de leur existence, un voyage dans le temps, quelque chose de préservé contre quoi le passage du temps n’a pas de prise, parce que ce sont de véritables véhicules de loisir, non pas au sens où ils seraient objets d’amusement, mais parce qu’ils seraient les outils de ceux qui ont « le loisir » d’accorder aux choses le temps qu’elles réclament, négligeant les vitesses excessives, privilégiant une qualité de vie soigneusement entretenue, font peut-être partie du cercle très fermé des derniers véritables objets de luxe. Il n’est pas impossible d’imaginer qu’on puisse en créer de nouveau, mais il semble de plus en plus évident qu’il faudra, alors, créer le monde qui va avec, car celui-ci, aussi, est en voie de disparition.


Et pour finir, quelques documents, pour le plaisir des yeux .

Tout d’abord, le Range Rover Reborn, à l’atelier et fin prêt pour prendre la route : 

Certaines photos sont tirées du site collectorscarworld, consacré à la conservation, à la restauration et à la vente de voitures de collection. La page consacrée à la comparaison entre le Range premier du nom et la version actuelle est intéressante, et les photographies ont été prises par Gudrun Muschalla, qui a fait là du bon travail.

Un splendide petit film, produit par le génial site Petrolicious, qui est une vraie mine pour les choses dans ce genre. Le propriétaire d’un Range Rover tellement nickel qu’on pourrait difficilement dire qu’il est dans son « jus » y exprime, avec tout le style que les britanniques peuvent mettre dans leur verbe, mais aussi dans leur style de vie, à peu près ce que j’ai tenté d’évoquer ici.  Tout y est absolument parfait : 

Et une séquence qui fait que, décidément, les succédanés contemporains auront du mal à rattraper leur retard sur l’originel, parce que celui-ci fait non seulement partie de l’histoire, mais aussi des histoires : 

Et aussi : 

Et une autre inscription, profonde, dans la mémoire collective : 

 

Quelques images du Jensen Chieftain : 

 

Et pour finir, une poignée de vues sur la préciosité du Range Rover SV Coupé : 

 

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