Cream solaire

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Cream est une société de production dont les talents sont souvent mis à profit par Peugeot pour mettre en valeur ses nouveautés. On avait déjà évoqué leur travail lors de la révélation de la 208 actuelle, de la 508 MK2, et de sa version PSE. D’auteur en auteur et de modèle en modèle, chaque collaboration parvient à mettre en exergue les qualités esthétiques propres de chaque modèle, sans tomber dans les poncifs du genre, sans se contenter des évidences du moment, mais en travaillant, de façon méticuleuse et inventive, le sens graphique qu’ont les modèles Peugeot pour les intégrer à un univers visuel qui leur est propre, comme s’ils déteignaient sur le monde au cœur duquel ils évoluent.

Je m’étonnais, à vrai dire, de l’absence de vidéo promotionnelle accompagnant la révélation de la 408, tout en me disant que le timing estival prévoit sans doute de nous faire patienter jusqu’à la rentrée pour découvrir un film la mettant en scène. Simultanément, je me disais qu’un des sets photographiques qu’on a déjà sous les yeux avait déjà des qualités visuelles intéressantes, tirant un beau parti du bleu Obsession dans lequel la sochalienne a été révélée, dans un décor architectural minimaliste, accompagnée de modèles complémentairement vêtus de bleu, et de jaune, homme et femme confondus.

Tout ça semblait tellement habile que ça ne pouvait pas être photographié par n’importe qui. Vérification faite, c’est de nouveau sous les auspices de Cream que cette série de photographies a été créée, par un photographe dont on se disait depuis un bon moment qu’on l’évoquerait volontiers ici. On aurait eu, déjà, plein d’occasions de consacrer un article à Chris Noltekuhlmann, qui n’est pas seulement photographe : il réalise des courts métrages, parfois en dehors du circuit publicitaire ; il est directeur de la photographie et, donc, photographe aussi.

A vrai dire, on le connaissait déjà pour quelques spots réalisés pour Cupra, dont un intéressant poème visuel dédié à la force, qui réussit à installer une petite tension entre la voiture, le paysage et les deux êtres humains qui l’accompagnent.

Ca fait un peu penser à l’univers cinématographique de Nicolas Winding Refn, dans une déclinaison tout de même un peu apaisée, parce qu’il ne s’agit pas, non plus, de faire de Cupra une marque totalement flippante ! Utilisant la signature lumineuse spectaculaire du SUV ibère, Chris Noltekuhmann réussit à faire de ce modèle un objet mystérieux, qui semble doté d’une puissance intérieure réservée, mais apte à exploser dès que nécessaire, ou pour le plaisir. Un peu comme Ryan Gosling livré à lui-même dans un ascenseur, en compagnie de sa copine, et du type qui ne lui veut pas que du bien. Plaçant son micro-film sous la lumière rasante d’un soleil proche de l’horizon, le réalisateur peut jouer à fond la carte de la pénombre. Celle de la nuit qui tombe, comme un rideau théâtral révélant la scène nocturne où les vies changent du tout au tout. On pense aux méditations du philosophe Michaël Fœssel à propos du Berghain1, cette ancienne usine de production électrique transformée en un lieu dans lequel ce qu’il y a d’encore Dionysiaque en l’humanité est invité à venir exulter de joie entre les hauts murs du bâtiment. Fœssel analysait la dialectique étrange de ces lieux, parfois désignés comme des « boites », qui enferment ceux qui y ont rendez-vous avec la piste de danse, comme s’il s’agissait de les protéger contre le monde extérieur (et c’est souvent en ces termes que les choses se présentent effectivement), tout en faisant disparaître ces murs dans l’obscurité, en les remplaçant par des jeux de lumière transparents, comme un ciel spectaculairement étoilé au-dessus des têtes, et tout autour des corps en mouvement, en une version réactualisée du mobilis in mobile

Phil Spector avait créé le Wall of sound, les lieux comme le Berghain mettent en place, eux, des murs de pure lumière. Transparents et infranchissables, tels de hautes murailles d’enceinte au sein desquelles on peut, à loisir, se consacrer à l’instant présent et à laisser aller avec exigence une version de soi-même qui ne doit rien aux obligations dictées par les autres. Un lieu où on peut être tout ce que, nécessairement, on doit être. Par conséquent, un lieu de liberté.

Une logique semblable préside à la relation qui se tisse entre les occupants d’une voiture et le monde extérieur quand on roule de nuit : l’habitacle est un refuge dans lequel on se sent en sécurité, précisément parce qu’on est séparé du monde alentour. Mais en pleine nuit, à peine éclairé par les diodes et la luminescence provenant des écrans, l’habitacle semble ne plus avoir de limites, les passagers pourraient croire qu’ils baignent, nus, au cœur du monde, sans être pour autant livrés au monde. Ceux qui roulent derrière des vitres profondément fumées connaissent ce paradoxal effet : pouvoir être au milieu des autres sans être vu des autres. Passer furtivement au plus près de ce qui passe derrière la surface simultanément transparente et opaque du vitrage. La projection en tête haute réglée sur une vision portant à plusieurs centaines de mètres en avant confirme cette impression de n’avoir pas de vitre devant soi ; rien qui fasse écran, tout en sachant très bien, évidemment, qu’en réalité il y a bien une surface devant soi qui fait barrière aux éléments et les empêchent d’envahir l’espace privé, dernier abri avant l’invasion générale. La bagnole est un Berghain privé, une boite faire pour rouler la nuit dans l’aube électrique des irisations digitales reflétées sur les dalles tactiles et les surfaces piano black des intérieurs infotainmentés.

En projetant le Formentor dans un espace dont les contours sont finement tracés par un rai de lumière qui n’est que la reprise, hors lui-même, de sa propre signature lumineuse, Chris Noltekuhlmann met en scène un effet semblable à celui que décrit Fœssel et montre qu’il a saisi ce qu’il y a de particulier dans la relation que tisse la bagnole et la nuit dans un double mouvement de projection et de retrait, d’offrande et de repli, d’attraction et de répulsion. La voiture et la nuit sont, entre elles, magnétiques.

Mais cette pénombre pourrait aussi être celle du petit matin, la lueur encore douce qui ramène les oiseaux de nuit vers leur nuit à eux, qui prévient aussi les vampires qu’il faudrait songer à se mettre à l’abri avant de se transformer en vulgaires merguez sur le grill du plein soleil. La nuit des fêtards est le plein-jour des êtres diurnes, le moment de leur ensommeillement, mais c’est aussi l’éveil de ceux qui viennent au monde. Et après tout, Cupra est encore un nouveau-né à l’échelle temporelle de l’histoire des marques automobiles. Tout spot de ce genre est un faire-part de naissance, et cette toute jeune marque en est encore à ce moment où on ouvre les yeux pour la première fois sur le monde, et on est aussi, pour la première fois, regardé par le monde, dont on est le centre d’attraction. Aube ou crépuscule, le spot de Chris Noltekuhlmann joue de la lumière incertaine des moments de bascule, et fait du Formentor le véhicule d’exploration permettant de passer de la face éclairée de la Terre, à sa face cachée.

Parce que Peugeot est une marque depuis longtemps établie, parce que le lion est un animal qui vit sous des latitudes nettement plus exposée aux rayons du soleil, le set de photographies présentant la 408 est beaucoup plus solaire que le spot consacré à la nouvelle Cupra. Si celle-ci sort des nimbes, la nouvelle Peugeot, elle, peut parcourir le monde sans protection au moment même où elle voit le jour. C’est, pour ce qu’on en connaît, une ambiance un peu nouvelle chez Chris Noltekuhlmann. Jusque là, on le voyait plutôt comme un de ces photographes qui semblaient avoir passé un pacte secret avec la nuit. Ainsi, sa vision, singulière, de la Lamborghini Countach unissait, elle aussi, l’automobile, sous sa forme la plus brutalement essentielle, et le ciel nocturne, mariant pour le meilleur et pour le pire l’obscurité et la puissance contenue.

Au sortir d’une telle accumulation primitive de la noirceur, on est dans la quasi nécessité d’aborder les photographies de la 4082 avec une main en visière pour se protéger de la luminosité ambiante, comme si soudain la caméra ouvrait grand son iris pour laisser pénétrer une quantité gigantesque de photons, déferlant vers le capteur comme pour le submerger d’informations numériques. Le résultat, ce sont les images de cette jeune lionne déjà prête à courir sur un territoire dont elle compte bien être la souveraine. Pour un peu, on la verrait bien couver en douce quelques œufs de dragon, armes de destruction massive encore larvaires, embryons de créatures définitivement dissuasives, destinées à asseoir un pouvoir toujours fragile, si on ne l’entretient pas, et si on ne l’aiguise pas patiemment, comme une fine lame au tranchant aussi assassin que peut l’être le fil d’un rasoir, ou une canine inhabituellement pointue. Chris Noltekuhlmann adjoint à cette reine deux serviteurs, magnifiquement choisis, splendidement habillés comme si déjà cette automobile disposait d’une armée, et pour cette armée, d’un uniforme jaune et bleu ; toute ressemblance avec une armée existante ne saurait être que fortuite. Mais de toute évidence, ce sont les couleurs de l’été 2022. En souveraine, la 408 trône dans son royaume. Parfois, elle n’apparaît même pas sur la photo, laissant la vedette aux humains qui la mettent en valeur. Ces portraits ont le talent d’être aussi nécessaires au set que les packshots eux-mêmes. Comme les tenues bleues et jaunes, ils sont complémentaires et forment, avec les prises de vue de la voiture, un ensemble cohérent. A l’ombre de son dais, la 408 attend son heure. Mine de rien, cette galerie de portraits met précisément en scène ce moment où le fauve sommeille au soleil, avant que la chasse commence. On trouve presque naturel, dès lors, de ne pas disposer, encore, d’un film montrant le félin bondissant sur ses hautes pattes.

Chris Noltekuhlmann tisse un fil qu’il tend entre des forces antagonistes, qu’il accumule pour mieux les déverser dans la tête du spectateur. Il y a deux ans, il réalisait un tout petit métrage, intitulé I hate you, but I love you. Relation tendue entre deux amants unis par la nuit, se tenant en permanence à la limite exacte au-delà de laquelle ils se déchireraient mutuellement. Aucune bagnole dans ce film. Pourtant, et ce n’est pas un hasard, les moments de fusion entre ces deux corps invraisemblablement beaux, ont tous un lien avec le déplacement : l’ascenseur, le parking, le métro où, suprême trait d’union entre un départ et une arrivée, la rue.

L’amour est un transport, la haine est aussi un moyen d’être mis hors de soi. La photographie et le film, arts de l’ombre et de la lumière, sont la tentative de saisir ce qui n’est qu’un flash instantané dans la noirceur de nos vies. L’œil du spectateur est le capteur sur lequel ces radiations peuvent réveiller le désir.

On avoue rêver secrètement que cette série de photographies soit la prémonition d’une mise en scène en mouvement, qu’on découvrirait à l’automne, quand le monde entamera sa lente descente vers l’ombre et que le fauve, profitant du sommeil qui gagne, entamera sa saison de chasse.


1 – Michaël Fœssel, La Nuit, vivre sans témoin
2 – La série complète peut être regardée sur la page que Cream consacre à son réalisateur et photographe : https://www.cream-paris.tv/artist/chris-noltekuhlmann/

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