Le Repos du guerrier

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S’il n’en reste qu’un, ce sera lui. 

Après avoir traversé tous les terrains, tous les dangers, après avoir embarqué dans sa benne des ouvriers sur les chantiers, des miliciens partis régler leur compte à des renégats, des insurgés tenant le siège du gouvernement, des militaires tentant de renverser le pouvoir en place, des médecins œuvrant pour des ONG, essayant de sauver tant bien que mal telle ou telle vie, au p’tit bonheur la chance, ou des migrants espérant échapper à la vigilance de ceux qui, de plus en plus nombreux, gardent les frontières, après avoir accepté de voir soudés à sa carrosserie tout un tas d’équipements pas vraiment prévus au rayon accessoires des brochures Toyota, au premier rang desquels le fameux AK47, et tout un tas d’autres armes plus ou moins massives, accrochées au bestiau à moitié par le toit, à moitié par la benne; après avoir absorbé sans broncher les coups portés par toutes les routes les plus déglinguées du monde, les carcasses des autres véhicules morts sur la route, les explosifs communs, tels qu’on en croise quotidiennement dans certains pays, les coupeurs de route, les herses lancées sous ses pneus off-road maintes fois rechapés, les tests homériques et inoubliables de l’équipe anglaise de Top Gear, qui fit de lui son indépassable héros, une sorte de Sisyphe qui ne serait pas autorisé à mourir, qui reviendrait à la vie inexorablement, surmontant systématiquement toutes les tentatives de mise à mort,  on se disait que le Hilux pourrait avoir droit à un repos bien mérité.

Pour le meilleur ou pour le pire, s’il ne doit rester qu’une seule bagnole avançant encore sur ses roues, ce sera celle-ci. Pour le meilleur, car elle a déjà sauvé tant de vies, et c’est une mission qu’elle pourra poursuivre, et pour le pire car, si elle sauve tant, c’est qu’elle se trouve toujours là où il y a, aussi, du péril. Jusqu’à maintenant, ce modèle issu de la classe ouvrière de l’automobile est le seul qui ait donné à une guerre, son nom : Toyota War est l’autre nom donné à la guerre qui, en 1987, opposa le Tchad et la Libye. Un titre dont on ne sait trop s’il faut y voir une forme de gloire.

Mais qu’est-ce que le repos quand on est bon à tout faire ? Quel sens cela aurait-il de se retirer quand le corps porte les stigmates d’une vie rudement menée, de la calandre explosée aux portières à moitié embouties par un engin de chantier, en passant par des suspensions qui ne lui assurent plus du tout une attitude plane, lui donnant un petit air penché, comme il arrive souvent à son lointain cousin, le Range ? Imagine-t-on Indiana Jones entrer à la maison de retraite, accrochant chapeau et fouet au mur pour rester bouquiner dans son fauteuil, puis son lit ? Tony Stark peut-il vraiment ranger Veronica au grenier, débrancher les batteries, et la mettre en veille définitive ? Difficile. Quand un outil est fait pour quelque chose, et tant qu’il est capable de faire ce pour quoi il est fait, il n’y a aucune bonne raison de le remiser. 

Si, à la rigueur, on pouvait le remplacer. Pourquoi pas. Mais les amoureux du Hilux le savent : le modèle d’origine est irremplaçable. Et le fait qu’il ait été remplace est précisément ce qui montre qu’il n’y aurait jamais de nouvel Hilux qui soit à la hauteur du premier. Le Defender connaîtra probablement le même sort quand son successeur sera dévoilé : le simple fait d’avoir essayé de l’améliorer vient tout gâcher. Parce qu’au royaume de la rusticité, le mieux, c’est l’ennemi du bien. Le Toy, c’est une sorte d’ homme à tout faire qui aurait connu une carrière de War Machine et de sauveur de l’humanité. C’est le seul engin qu’on puisse trouver indifféremment sur une zone de guerre, dans un camp de réfugié, au milieu d’un bidonville, sur le parking d’une ONG, sur un chantier, ou garé devant le bungalow d’une communauté de surfeurs. Dans sa benne, on trouve de tout. Des marteaux-piqueurs, du ravitaillement, des réservoirs d’eau potable, le nécessaire pour le bivouac, des chiens, des gamins, des chèvres, une palette de parpaings, des fusils mitrailleurs et dans la benne voisine, les munitions qui vont avec, des blessés, des cadavres, des ouvriers qui font la sieste. Et au-dessus, selon les proprios, des hard-tops, des arceaux, le matériel de pêche, les fusils de chasse, des cordes, des sangles, une sono, du gravier, la panoplie de Baywatch. Et parfois, la benne est vide, et c’est un peu comme quand le chien court vers nous et s’arrête, langue pendante, sourire à la gueule, semblant nous dire « Hey, maître, je suis prêt, on fait un truc ? »

J’avais déjà évoqué le travail que Daryl Hefti  et Elias Ressegatti mènent sur ces voitures qui se situent juste entre les automobiles contemporaines, et les véhicules de collection. Ce qui l’intéresse, d’ailleurs, c’est moins la bagnole elle-même que la relation singulière qui s’est tissée entre elle, et celui ou celle qui la possède et qui s’en sert régulièrement. Et on se disait qu’un jour ou l’autre, un Toyota Hilux intégrerait son projet Future Classics. Un tel travail d’archivisme et de conservation ne pourrait pas être, finalement, complet sans cette présence mécanique qui se situe, sans doute,  à la limite de ce qu’est l’a voiture. Mais le doute sur ce qu’est une auto est sans peut-être ce qui alimente le mieux l’identité de l’objet automobile. Dans cet épisode dont le titre, BacPac, est tiré du nom donné au hardtop que ce modèle simple cabine porte sur son dos, on voit le Hilux pour ce qu’il est : une présence débonnaire et rassurante, un engin qu’on peut se contenter d’utiliser sans avoir besoin de faire quoi que ce soit pour lui : il s’occupe de tout. Ce chemin creux ? Evidemment qu’il va le prendre. Cette absence de chemin ? Il peut s’y engager. On a besoin d’une tonne de gravier ? Vas-y, mets ça dans la benne. Les voisins viennent de s’entretuer à la machette ? Mets toute la petite famille à l’arrière, on file à l’hosto. Situations de crises ou vie paisible, le pick-up Toyota sait s’adapter à toutes les ambiance et on sent qu’entre les mains d’Amy, il va passer une chouette retraite. Parce qu’elle le respecte, elle le charge régulièrement avec tout ce qu’elle arrache des murs de la maison qu’elle retape. Direction la déchetterie, le genre d’endroit où ce genre d’engin ne perd pas toute sa dignité. Son chien, un peu âgé, a l’air de trouver que, bon sang, il est haut ce siège, mais au moins, c’est le genre de banquette sur laquelle on peut coucher son berger sans s’inquiéter pour la sellerie, quant aux rayures sur les contre-portes, ça fait un moment que, dans un tel véhicule, on a passé le cap de ce genre d’inquiétude.

Comme un vieux jean, son Hilux est tanné par l’usage et par le temps. Chaque centimètre carré du pickup témoigne des services qu’il a rendus, des efforts auxquels il a participé. Parce qu’il est cinquantenaire, et qu’il a déjà bien roulé sa bosse, on imagine qu’il souffre de quelques rhumatismes, qu’il a peut-être le souffle un peu court. Alors, en voyant Amy en faire son compagnon de route, c’est être rassuré sur son sort : aucun de ces deux là ne laissera l’autre tomber. Elle se soucie de lui, il l’accompagne. Ils se mènent l’un l’autre. 

On va ajouter ceci, parce que précisément, la délicatesse avec laquelle Daryl Hefti film Amy et son pickup Toyota vaut la peine d’être soulignée, précisément parce que le film, lui, ne tombe dans aucune esbroufe, et c’est là une règle que semble suivre toute la série des Future Classics : rester discret, faire en sorte que la lumière soit belle, que les mouvements soient élégants et que le montage se fasse discret, afin de laisser toute la place au duo qui, pendant quelques minutes, va sortir de l’anonymat. 

On ne saurait trouver meilleure façon d’accorder le geste du réalisateur à ce couple femme/machine qui se concentre, entièrement, sur ce qu’il y a à vivre ensemble, et non sur l’image qu’une telle vie pourra bien donner. Loin des lumières artificielles et des filtres des réseaux sociaux, il y a une femme qui, quelque part au fond un Etat rural, mène son 4×4 sur des chemins boueux, et se promène au fond des bois. Ce qui nous préoccupe ne la touche pas vraiment, entre sa maison et sa bagnole, tout semble indiquer qu’elle a trouvé quelque chose qui ressemble fort à l’essentiel.

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