La Finlande, avant la fin

In 960, Art, Juuso Backman, Phautographie
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A propos de cette photographie :
https://www.instagram.com/p/DYILa4FjBO7/?img_index=3

Nouveau format, histoire de vous « entretenir » plus régulièrement.

Peu de texte, et principalement une photographie, histoire de vous fidéliser moins à moi-même qu’à des photographes qui, comme le disait le guide Michelin qu’on promenait en vacances dans la boite à gants, méritent le détour.

Premier partage aujourd’hui, avec Juuso Backman. On le devinera sans peine, vu que son prénom serait banni par Eric Zemmour pour cause d’incompatibilité avec le calendrier chrétien, Juuso n’est pas français. C’est en Finlande qu’il vit et exerce photographe et c’est le plus souvent dans les environs de Turki, ville portuaire située au Nord de la Mer Baltique, à la jonction entre le Golfe de Finlande et le Golfe de Botnie, qu’il saisit la vie, la ville et la nature à travers l’objectif de son Canon EOS 550D.

Les tonalités de ses photographies sont très teal & orange, jouant sur cette complémentarité naturelle entre les reliefs orangés et de ses sujets principaux, ou de l’élément d’arrière plan qu’il souhaite singulariser, et les tons bleu-gris de ce qui constitue l’arrière plan, ou l’environnement de ses compositions. Parfois, parce qu’il expérimente, il inverse cette assignation et c’est le décor alors, qui devient doucement chaleureux. Mais régulièrement, il fait aussi en sorte que ce contraste ne soit pas l’effet d’un filtre ajouté en post-production, mais un élément même du monde qu’il photographie, ce qui signifie que le teal & orange est pour lui la couleur du regard qu’il pose sur les choses, du monde tel que, à force de le chercher, il le trouve.

Ca a pris un peu de temps pour que Juuso Backman soit sensible à la beauté de la nature de son propre pays. Mais ce n’est pas grave : la nature est patiente, sûre d’elle ; elle n’a pas besoin d’imposer ses charmes car elle sait que tôt ou tard on vient à elle. Ce sont les couleurs de l’automne qui semblent avoir, façon « chant des sirènes », attiré à elles Juuso, parce qu’elles épousent exactement son esthétique photographique, comme si lui et le mois de novembre étaient faits pour se rencontrer, vivre ensemble et avoir tout plein d’enfants picturaux. Mais ce goût pour l’ocre des forêts n’a pas aboli en lui ses anciennes amours photographiques, peuplées d’univers urbains et, souvent, les bagnoles. De tous genres, d’époques variées. Pas forcément les top-models sur lesquels la majorité des amateurs pas si éclairés que ça se retourneraient. Juuso Backman choisit ses modèles avec un œil de photographe : pour leur présence à l’image, pour la façon dont leurs formes et leur couleur structurent le plan, occupent l’espace.



Une Opel Combo qui passe sous un pont sur une voie rapide finlandaise, un transpalette Mitsubishi qui prend sa pause le long d’un hangar, un combi Volkswagen assaisonné à la sauce California. Parfois, une valeur sûre de l’establishment automobile pointe le bout de son diffuseur arrière, comme cette GT3 saisie sous une lumière rasante, réhaussant ses quelques détails saillant sur sa surface lisse. Mais un autobus jaune est un motif photographique manifestement tout aussi valable aux yeux de Juuso Backman, et c’est ce qui fait de lui un photographe, et pas juste un illustrateur.



Et puis il y a cette Volvo. Il ne faut pas sous-évaluer l’attachement que la Scandinavie peut avoir pour sa production automobile locale. Les esprits acides diront qu’il n’en reste pas grand chose, de cette industrie. Mais ils se trompent en ceci : la voiture est un objet qui peut être durable, si tant est qu’il soit bien conçu et qu’on en prenne soin. Ajoutons à cela un trait culturel local qui joue en faveur de cette durabilité : on ne souhaite pas remplacer ce qui peut encore rendre de bons et loyaux services. Ca vaut pour les meubles, les cafetières, la vaisselle. Ca vaut aussi pour les voitures. Ca provoque dans le paysage automobile un contraste puissant, entre une modernité asiatique très présente, un attachement prononcé pour les modèles allemands dans des versions soignées, mais pas surmotorisées, parce que c’est un choix rationnel, mais aussi un fidélité profondément ancrée aux marques scandinaves, et ce sous deux formes : on achète volontiers les Volvo et Polestar contemporaines, qui sont en réalité des émanations chinoises, et on roule, aussi, dans de plus authentiques Volvo historiques, entretenues, soignées, accompagnées pour que se poursuive leur vie tant que c’est encore possible. Or, deux choses sont sûres : Un, les Volvo ont su être des dures à cuire, et deux, leur physique incarnait précisément cette robustesse physique et stylistique, l’indifférence face au vieillissement, le mépris envers les modes, préférant une allure qui puisse se glisser dans n’importe quelle époque afin de mieux rester là, impermanentes, immuables, comme des autels immémoriaux dressés là pour célébrer l’éternité automobile. S’il ne devait en rester que quelques-unes, ce seraient elles.

Et dans le panorama automobile des environs de Turku, tel que Juuso le regarde et nous le montre, le point focal est précisément une Volvo. Elle se tient sur la route parfaitement campée sur ses roues chromées. Customisée, et montée sur des suspensions pneumatiques, elle n’est plus en position basse, ce que le photographe semble regretter alors qu’on est plutôt persuadé que c’est ainsi, à une altitude compatible avec son déplacement, qu’elle est la plus belle. Son art de la séduction se concentre sur ses jantes, très exactement ajustées à son physique, rigoureusement adéquates, millimétriquement idoïnes. Pour le reste, c’est une bonne vieille 960 turbo diesel, dont le dessin entièrement fait de segments de droite est surligné d’un aileron de coffre qui s’évertue à ne céder à aucune tentation de courbure, et d’un store vénitien de lunette arrière absolument rectiligne lui aussi. S’il existe un Dieu de la règle et de l’équerre, cette voiture en est la plus fidèle prêtresse. Sa teinte a ce quelque chose des automnes flamboyants qu’on connaît en Octobre au Canada. Elle rougeoie sans brûler tout à fait, incandescente et froide à la fois, comme un sauna immédiatement suivi d’un bain dans les eaux astringentes d’un fjord. A travers sa carrosserie on croit distinguer la lueur d’un feu qui se contente d’irradier de l’intérieur, sans se donner la peine de réchauffer l’atmosphère car le froid, ici, ça fait partie de la vie.



C’est peut-être le secret bien gardé des filtres « teal & orange » : ils plongent le regard dans cette saison qui n’est pas celle qu’on préfère, parce qu’on y voit l’extinction de ce qui, a priori, nous procure le plus de plaisir. Mais l’automne est à la vie de la nature ce que l’expiration est au souffle : le moment où on évacue ce qui doit l’être pour mieux respirer ensuite. Une Volvo 960 est à l’automobile ce que l’automne est aux saisons : le moment où on gonfle fort les poumons. Ce n’est pas le climax de la jouissance mais on ne peut pas non plus vivre en permanence dans la plus haute excitation. La vie est aussi faite de ces accalmies, auxquelles ont est trop peu attentif. Les contrastes entre la chaleur orangée et la froideur presque métallique des tons bleutés nous rappellent que les nuances ont autant de valeur que les expériences extrêmes, qu’elles constituent l’essentiel de la vie puisque c’est toujours par elles qu’on passe pour aller d’un extrême à l’autre.

Souvent, Juuso Backman photographie les gens de dos. Ce mouvement de retrait est comme l’automne de la présence. Cette Volvo 960 GLE est, elle aussi, saisie de trois-quart arrière, comme si elle même visait une perspective lointaine, dont on ne saurait dire si elle constitue pour elle, et pour nous, un avenir, ou une mémoire. C’est le propre des teintes orangées de susciter l’appétit, la soif, mais aussi la nostalgie. Visitez le compte Instagram de ce jeune photographe et son site personnel, vous verrez que ce sont deux sentiments qui l’animent souvent. Parce que cette Volvo saisit au présent une certaine image du passé qui, comme un fantôme bienveillant, vient nous apporter cet oxygène dont on comprend de plus en plus qu’à l’avenir, il se fera rare, cette photographie capte quelque chose de l’air du temps, au moment où nous avons le cul entre deux chaises au-dessus d’un précipice dont on ne sait qu’une chose : on n’en voit pas le fond. Nous sommes à l’automne du monde, dans un clair obscur de tons bruns et de nuances bleutées. A la recherche de quelque chose qui ressemblerait un peu à de l’oxygène on aspire une bouffée de ce qui reste d’air. Entre le dévoilement d’une Mercedes abjecte et d’une Ferrari étouffante on se cherche autour de soi quelque chose à quoi s’accrocher, et cette Volvo, placidement posée sur son asphalte, semble être un refuge fiable. Elle aussi en a vu d’autres et elle résiste, dans un monde qui n’est plus fait pour elle. On garde en soi cet oxygène, qu’on consume peu à peu. Il va être temps, comme le fait ton bon vieux moteur Turbo, de les recycler ces gaz brûlés. Septembre arrive, on va appuyer en douceur mais résolument, sur la pédale de droite.




Une précision : partager dans un article les photographies dont je parle pose évidemment la question des droits qu’ont les photographes eux-mêmes. Et c’est quelque chose à quoi je réfléchis de plus en plus. D’une part j’ai besoin d’une image de titre, d’autre part, c’est un peu étrange de les évoquer sans rien en montrer. Dès lors, je choisis de les montrer telles qu’elles apparaissent sur les réseaux sociaux ou sites internet dans lesquels elles apparaissent. Ca en donne une idée, mais c’est au lecteur d’aller à la source, pour découvrir ce travail là où l’auteur l’a placé. Faites-le, comme on dit : ça vaut le déplacement.

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