City Lights

In Art, Clips, Corvette C4
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Images en mouvement et musique ont en commun ceci : parce que ce sont des arts du mouvement, ce ne sont finalement, essentiellement, c’est à dire matériellement que des histoires de vitesse, ou plutôt de rapports de vitesse. Là où il y a du mouvement, l’arrêter, là où il n’y en a pas, l’initier, l’accélérer, le pousser à son maximum puis le retenir, en initier un second, puis un autre et un autre encore, arrêter net les uns pendant qu’on entretient les autres. Tout ça, ça pourrait être aussi la définition de la conduite. Prendre le volant, c’est gérer des vitesses relatives les unes aux autres, ébranler une tonne de matériel, de liquides, de chair et d’os, et ensuite gérer au mieux, que ce soit pour se déplacer d’un ici vers un ailleurs, ou pour avancer sans but, sans autre projet que, justement, le fait de propulser machine et conducteur en avant, au-delà du point déjà atteint, et d’éprouver, pleinement, les effets de ces rapports de vitesse. Sans eux, pas de sensation d’accélération, pas d’effets de dépassement, pas d’impression cinétique; pas de mouvement intérieur en somme. 

Hier, je rendais hommage à la façon dont les metteurs en image de James Blake arrivaient à orchestrer visuellement les boucles temporelles liées à la structure même de sa musique, mais aussi les thèmes qu’il aborde. Et je découvrais que ça passait, comme par hasard, par l’intermédiaire de la mécanique en mouvement. Aujourd’hui, c’est Alexander Brown qui pose des images sur ce titre, dont le titre lui-même est déjà, avant même d’écouter ou voir quoi que ce soit, une mise en mouvement de l’esprit : If the car besides you moves ahead. Déjà, tout est question de vitesse et de relativité.

Le dispositif d’Alexander Brown est, au départ, simple : une bagnole cool. Une Corvette de 1991, une camera low-fi, et une semaine à tourner sur les routes et avenues de Los Angeles. Et pour compléter, quelques plans saisis à partir des lumières urbaines du Royaume-Uni. 

Des heures et des heures de rushes, afin de saisir l’insaisissable : le passage furtif d’une lumière se reflétant sur la carrosserie noire de la Corvette. Et bien sûr, parce que c’est du film et pas de la photographie, la répétition rythmique de ce motif, sa multiplication, son accélération, sa vibration. C’est alors que ça devient de l’art cinétique. Ensuite, des heures de montage, pour parvenir, discrètement, à ce que Michel Gondry avait réussi, spectaculairement, sur le Star Guitar des Chemical Brothers : une fusion des mouvements respectifs de la musique et de l’image. 

If the car besides you moves ahead fait penser, dès le titre, à ce moment étrange où, depuis un train, on ne sait si c’est celui d’à côté ou celui dans lequel on est installé qui se met en mouvement. Ici, musicalement, les rapports de la voix et de l’instrumentation sont du même genre, et l’image vient redoubler, souligner, amplifier cet effet de jeu dans les accords/désaccords, qui crée toutes ces micro-tensions structurant, intimement, ce morceau si calme. 

Pourquoi une Corvette ? Sans doute parce que ses volumes, ses courbes, aiment prendre la lumière, parce qu’elle est une des ces voitures de sport qui sont belles en peinture noire. Alexander Brown livre une autre explication : parce qu’on dirait que ceux qui l’ont conçue ont regardé Top Gun et le Batman de Burton, et on dessiné la Corvette dans la foulée; parce que son tableau de bord et son instrumentation semblent tout droit sortis de l’inspiration aéronautique, ou plutôt de la façon dont le cinéma se représente le design aéronautique. 

Au final, quelques minutes de poésie visuelle, qui font un peu penser au Manifeste du futurisme, écrit par Filippo Tommaso Marinetti, publié en 1909 dans Le Figaro. Ces mots pourraient aujourd’hui désigner bon nombre des expériences esthétiques qui sont les nôtres, ils sont une sorte de manifeste du siècle qui s’ouvrait, pour le meilleur et pour le pire; ils sont encore aujourd’hui notre programme. Mais là où Marinetti nous parle de l’avènement de la violence, quelque chose qui pourrait être le dogme esthétique des Transformers, si on débarrassait enfin ces films de toute intrigue, de tout récit, les épurant jusqu’à n’être plus que des heures et des heures d’enchevêtrements mécaniques, de carambolages dantesques, de fracas métalliques et de bain d’huile, James Blake et Alexander Brown montrent qu’il peut aussi y avoir de l’apaisement dans le mécanique. Un peu comme Bergson qui voyait dans le mécanique le point d’appui de l’élévation spirituelle, on se prend, ici, à jouer des effets induits par la puissance mécanique, mais pas de cette puissance elle-même. 

Alors, une fois n’est pas coutume, je laisse la parole aux deux références qui, mieux que moi, sauront parler de cette façon de mettre en duo la spiritualité et la puissance mécanique. 

Marinetti tout d’abord, et ce texte que devraient avoir les amateurs de mécanique au moment où ceux qui, prétendant être plus cultivés, méprisent leur goût et ignorent la singulière expérience des accords de vitesse, et de la mise en oeuvre de la puissance : 

1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.

3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !… À quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

9. Nous voulons glorifier la guerre —seule hygiène du monde—, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

Filippo Tommaso Marinetti – Manifeste du futurisme, 1909

Et Bergson, alors qu’il met en concept l’union du matériel et du spirituel, observant que si la puissance mécanique acquise par l’homme dépasse l’aptitude de celui-ci à la maîtriser, ça ne rendra que plus nécessaire le progrès moral de l’humanité, qui sortira plus spirituelle qu’elle ne l’a jamais été de ce moment d’égarement : 

«  L’homme ne se soulèvera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d’appui. Il devra peser sur la matière s’il veut se détacher d’elle. En d’autres termes, la mystique appelle la mécanique. On ne l’a pas assez remarqué, parce que la mécanique, par un accident d’aiguillage a été lancée sur une voie au bout de laquelle étaient le bien-être exagéré et le luxe pour un certain nombre, plutôt que la libération pour tous. Nous sommes frappés du résultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu’il devrait être, dans ce qui en fait l’essence.

Allons plus loin. Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par là même des organes artificiels. L’outil de l’ouvrier continue son bras; l’outillage de l’humanité est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au pétrole, au charbon, à la «houille blanche » et qui convertissent en mouvement des énergies potentielles accumulées pendant des millions d’années, sont venues donner à notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionnée à sa dimension et à sa force, que sûrement il n’en avait rien été prévu dans le plan de structure de notre espèce: ce fut une chance unique, la plus grande réussite matérielle de l’homme sur la planète. Une impulsion spirituelle avait peut-être été imprimée au début: l’extension s’était faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux Or, dans ce corps démesurément grossi, l’âme reste ce qu’elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D’où le vide entre lui et elle. D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces: il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas à dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d’âme, et que la mécanique exigerait une mystique. Les origines de cette mécanique sont peut-être plus mystiques qu’on ne le croirait; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance, que si l’humanité qu’elle a courbée encore davantage vers la terre arrive par elle à se redresser, et à regarder le ciel. »

  Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, 1932
Et après ça, peut-on encore se demander si la philosophie doit, ou pas, se préoccuper des bagnoles ? En fait, sans toujours le savoir, elle le fait déjà. Et, chose magique, elle le fait depuis des temps où l’automobile n’existait pas; même pas en pensée. 


Et, pour compléter, le fantastique clip de Michel Gondry, pour les Chemical Brothers et leur titre, Star Guitar. C’est le prototype technique de ce que propose ici Alexander Brown, c’est une des alliances les plus intimes qu’on puisse construire entre musique et image. Comme une partition faite paysage : 

 

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